Dans le monde de l’art lyrique, de la danse et de l’art en général, les mécènes ont inévitablement un rôle à jouer également. Parmi eux, l’horloger de luxe Rolex est un partenaire privilégié de nombreuses manifestations et institutions.

Mentors et protégés : un programme riche d’échanges

Les 3 et 4 février 2018 avait lieu leur week-end artistique à Berlin. Dans ce cadre, les mentors et protégés du programme d’accompagnement de talents prometteurs (cinéma, littérature, art dramatique, musique, danse, arts visuels et architecture) proposent au public le résultat de leur année de recherche et de collaborations artistiques. Des performances et installations sont organisées, mais aussi des conférences et spectacles dans lequel le public peut s’adresser directement aux artistes et pousser plus loin la transmission.

 Cette année, le chorégraphe Ohad Naharin, créateur de la Batsheva Dance Company, travaillait avec Londiwe Khoza, danseuse sud-africaine formée au ballet classique. Ensemble, ils ont expérimenté autour du corps, déployé le langage du mouvement et posé les jalons du mode d’expression créé par le chorégraphe : le Gaga.

La rencontre

Quand Ohad Naharin parle de sa rencontre avec Londiwe, il évoque immédiatement sa formation classique. En effet, la danseuse sud-africaine a dansé entre autres pour le ballet de Cape Town et le Joburg Ballet et compte à son répertoire des oeuvres majeures telles Don Quixote, Le Lac des Cygnes, Roméo et Juliette, La Belle au Bois Dormant ou encore L’oiseau de feu. Elle est cependant également reconnue pour ses qualités d’interprète dramatique dans l’esthétique néoclassique et contemporaine.

Le chorégraphe « aime le ballet, mais le ballet peut être très conservateur et créer un coffre-fort pour le talent » alors que sa démarche est justement de le révéler au monde et lui permettre de s’épanouir dans toute sa liberté et sa justesse. Il a d’ailleurs banni les miroirs de ses studios. En effet, Naharin veut trouver avec ses danseurs la réalité du geste organique, et l’expression sincère plutôt que la ligne parfaite et l’image idéale.

Pour le chorégraphe, l’organisation des mouvements n’est plus séparée du travail et des échanges avec les danseurs mais elle en est plutôt l’émanation. Ce qui l’intéresse d’abord, c’est la connexion de Londiwe avec ses démons, ses joies, ses angoisses, ses passions. Cela vaut évidemment pour son travail avec toute sa compagnie, dont elle fait partie. Au quotidien, les danseurs d’Ohad Naharin ont une classe de mouvement, dans laquelle ils développent le langage Gaga : là, ils ne sont plus dans l’ambition de la performance mais bien dans un laboratoire destiné à l’écoute du corps.

Ohad Naharin et Londiwa Khoza

Photos : © Rolex

La danse comme expression organique

Un membre de l’audience lui demande pourquoi il danse, et pourquoi il fait danser; le chorégraphe y répond très simplement. Pour lui, c’est d’abord une découverte, un partage. Parfois aussi, c’est thérapeutique : il admet mieux dormir pendant le processus de création que le reste du temps. Cette énergie est à mon sens commune à de nombreux domaines dans lesquelles l’expression a la priorité.

Pour Londiwe Khoza, la danse lui permet l’expression dans tout ce qu’elle a de faillible. En dansant, pas besoin d’articuler un raisonnement parfait et d’être compris exactement du premier coup. On peut recommencer, améliorer, transformer. Elle peut se laisser être, sans avoir à expliquer.

La danse est mouvement, et la pensée également.

De l’interdiction des miroirs ou la quête de la sensation

L’interdiction des miroirs joue un rôle essentiel dans la démarche d’Ohad Naharin. En effet, les danseurs sont habitués à se corriger en se regardant. Or, ici, ils ne passent plus que par la sensation corporelle. Londiwe attire également l’attention sur un autre point crucial : aucun danseur n’a le même corps. Dans son cas, elle ne connaissait pas la sensation de l’expression juste. Elle savait uniquement à quoi elle est supposée ressembler.

Le travail autour du gaga lui a permis de comprendre comment son corps fonctionne. L’approche de ce langage est plus personnelle et à chaque danseur revient la responsabilité de trouver ce qui marche pour lui.

Pour Ohad Naharin, le danseur est son professeur : il lui apporte le bénéfice de sa formation et de son bagage et ils échangent.

Le Gaga

Dans ce langage, il y a un lien primaire très fort entre le danseur et l’instinct. Ohad Naharin parle de forces : écouter la gravité, utiliser les axes de forces, et apprendre à lâcher prise. Pour lui, il faut que les émotions, et les événements nous arrivent; et que le mouvement en découle. Le danseur est mu par une force, il ne crée pas artificiellement le mouvement.

Par exemple, on confond parfois la vitesse et la précipitation. Dans le gaga, l’idée de répétition permet de nous emmener quelque part, c’est un chemin.

Ma pièce préférée de la présentation

Le programme comprenait :

  • Sadeh21 : Solo
  • Project5 : Ignore
  • Kamuyot : Do U

Sans aucun doute, j’ai préféré Ignore. La musique Arvo Pärt, le texte de Charles Bukowski et la chorégraphie forment un tout dense et se complètent. Il se trouve que j’aime déjà Pärt et Bukowski, donc les découvrir combinés et sublimés par la danse était un beau moment. D’ailleurs, plus j’explore la danse contemporaine, plus je l’aime.

Sur une ligne de piano minimaliste, musique et chorégraphie fonctionnent selon une logique fragmentaire. Basée sur la répétition par accumulation progressive, l’émotion va crescendo. Pärt et Naharin ajoutent une cellule musicale et chorégraphique à chaque nouvelle itération pour délivrer la suite du message. J’ai aimé particulièrement le lien direct entre texte et mouvement. Cette pièce est pour moi de la danse descriptive et évocatrice.

Le geste est poésie.

Vous pouvez aller découvrir les pièces d’Ohad Naharin et Londiwe Khoza au week-end berlinois du programme de mentors Rolex en cliquant ici, grâce à Medici tv.

Réalisé par Christian Leblé, à la Kammerspiele (Berlin, Allemagne)
disponible en replay sur medici.tv jusqu'au 4 mai 2018

Pour découvrir une partie du travail de la Junior Batsheva Dance Company, dans laquelle Londiwe Khoza danse, voici leur pièce Echad Mi Yodea :

Chorégraphie : Ohad Naharin
Lumières : Avi Yona Bueno (Bambi) 
Costumes : Rakefet Levi 
Musique arrangée et interprétée par Ohad Naharin et The Tractor’s Revenge.
Première mondiale : 2000, Suzanne Dellal Center, Tel Aviv