Contexte historique et culturel

Langue d’oc et langue d’oïl

Au XIIe siècle, dans le sud de la France, c’est-à-dire le domaine de la langue d’oc, réapparaît une production de poésie lyrique. On compte environ 1500 pièces entre 1100 et la fin du XIIIe siècle. La renaissance de la poésie lyrique est un événement majeur dans l’histoire de la littérature en France. Remarquons que ce rayonnement sera extrêmement important : il sera à l’origine de la poésie de François Villon (1431-1463), de Pierre de Ronsard (1524-1585), de Paul Verlaine (1844-1896)…

Le succès extraordinaire de la culture du sud de la France s’observe dans l’énorme patrimoine d’églises romanes. Vous vous souvenez, je vous avais emmenés à Brignoles ! Elles ont été préservées à cause de la paupérisation du sud de la France, le Nord de la France ayant été envahi par l’art gothique.

Au XIIe siècle, le sud connaît une explosion culturelle comme le témoigne l’art des émaux par exemple : on met des produits chimiques dans du métal creusé, on y met douze couleurs différentes, cette différence de couleur étant due à des cuissons différentes. Cela demande une grande maîtrise technique puisqu’il faut calculer à la minute près. Le sud de la France montre sa perfection dans le domaine musical, dans le domaine architectural et dans le domaine du mobilier.

Dans le sud de la France, les poètes sont appelés troubadours. Dans le nord de la France, c’est-à-dire dans le domaine de la langue d’oïl, ils sont appelés trouvères. En effet, au XIIème siècle, avec Chrétien de Troyes, on voit l’émergence d’une poésie lyrique en langue d’oïl.

Puis, la poésie lyrique connaîtra une extension en Allemagne avec les minnesänger où on utilise la thématique amoureuse traditionnelle des maîtres chanteurs. En Italie, on peut citer La Divine Comédie de Dante (1265-1321) écrite en langue d’oc et qui contient une partie lyrique, en une forme empruntée à la poésie lyrique des troubadours. Pétrarque (1304-1374) sera, lui, le maître de la poésie italienne et fera de nombreux emprunts à la poésie des troubadours. Il y a donc une diffusion énorme à travers l’Europe entière. Guillaume IX, duc d’Aquitaine (1071-1127), septième comte de Poitiers, est le premier troubadour connu. En 1086, il hérite de territoires formant un domaine beaucoup plus important que celui du roi de France.

Anonyme (? - ?) François Pétrarque Credit: Nous contacter au préalable pour la publicité. Photo (C) Château de Versailles, Dist. RMN-Grand Palais / image château de Versailles

Anonyme – François Pétrarque – Photo (C) Château de Versailles, Dist. RMN-Grand Palais / image château de Versailles

Le courant de la lyrique d’oc est renversé au XIIIe siècle. En effet, deux événements majeurs s’y produisent : la croisade contre les Albigeois et la guerre de Cent Ans.

Renversement de la lyrique d’oc

La croisade contre les Albigeois

La croisade contre les Albigeois (1208-1249) est une croisade interne au territoire français. Les Albigeois, les habitants d’Albi, sont des cathares. Le catharisme est un courant de pensée religieuse du sud de la France qui a des conséquences dans le domaine religieux car il prône l’idée que Dieu est le bien absolu : il est donc impossible que Jésus-Christ soit l’incarnation de Dieu, du Bien, en raison de son corps mortel.

C’est bien sûr de l’hérésie au regard du christianisme ; une croisade est donc décidée pour arrêter cette atteinte au christianisme. Remarquons que si, au début, il s’agissait apparemment d’une croisade religieuse, il fut clair que cette croisade n’avait d’autre but que de rattacher à la France les terres du sud. Cette annexion de tous les territoires du sud à la France se produit en 1226 ; commence alors l’effacement progressif de la culture du sud de la France.

La Guerre de Cent Ans

Avec la guerre de Cent Ans (1337-1453), le midi de la France s’efface en tant que source de culture. Guiraud Riquier (1230-1300) fut le dernier troubadour : il travaille pour Alphonse X, roi de Castille, pendant dix ans, c’est-à-dire de 1270 à 1280. La lyrique qu’il pratique montre qu’elle est dénaturée : ce n’est plus de la lyrique amoureuse et politique mais de la lyrique essentiellement religieuse. On passe de la femme profane à la Sainte-Vierge.

[Recueil. Portraits de le sage, roi d'Espagne Alphonse X (1221-1284)]

Recueil. Portraits de le sage, roi d’Espagne Alphonse X (1221-1284)

Les apports des troubadours

Une thématique : La fin’amor

Nous n’avons qu’un corpus très réduit de Guillaume IX : onze chansons seulement et, parmi ces onze chansons, six relèvent d’un registre comique et obscène. Remarquons que ces chansons vertes et coquines vont vers la chanson gauloise. Il a ensuite laissé une chanson d’adieu et enfin quatre chansons qui appartiennent à la thématique de la fin’amor.

Il faut bien comprendre que les 1500 pièces retrouvées des troubadours ne traitent pas toutes de la fin’amor mais, bien que le registre comique et la chanson d’adieu ne disparaîtront jamais, la fin’amor jouera un rôle décisif. Elle fait une apparition soudaine en langue vernaculaire : on trouve peu d’écho en latin. La fin’amor est l’image de pureté et d’amour purifié, le rapport amoureux unissant le poète à la dame qu’il aime ayant longtemps été occulté. Une série de poètes use de cette théâtralisation du lien entre le poète et la dame pour illustrer le rapport de vassalité. Avant, le rapport amoureux était considéré comme une poésie individuelle mais il apparaît alors comme une poésie extrêmement codifiée.

Le rapport amoureux est presque stéréotypé : l’amant est pris de passion pour une dame inaccessible.

> Pourquoi est-elle inaccessible ? Soit la dame est l’épouse du suzerain du poète ou d’un personnage socialement supérieur ou elle-même est d’un rang supérieur, soit la dame est loin. Par exemple, on peut citer Janfré Rudel qui est tombé amoureux de la comtesse de Tripoli uniquement d’après les dires qu’il a entendus au sujet de sa beauté et de sa vertu. C’est l’image de la princesse lointaine et inaccessible : c’est l’amour de loin. Remarquons que ce dernier est très présent dans l’opéra. En langue d’oc, on dit lon(h) ; en langue d’oïl, on dit loin. Cette thématique a glissé vers la thématique religieuse : la Vierge-Marie remplace la dame. On passe d’une tradition profane de l’amour à une application religieuse.

Dans la fin’amor, l’amour n’est pas désincarné. Il n’y a pas de désir caché : on trouve de fortes connotations sexuelles. Cependant, la tension ne réside pas dans l’accomplissement de cet amour mais dans l’inspiration du poète.

Le poète ne demande en effet que deux choses à sa dame :

  • le guerredon, c’est-à-dire la récompense et reconnaissance. Par exemple, la récompense physique que Guenièvre donne à Lancelot est une nuit d’amour.
  • la merci, c’est-à-dire la pitié de la dame pour l’homme qui l’aime en vain. Il s’agit donc d’une récompense spirituelle.

D’autres thèmes

Les lauzangiers : des jaloux s’opposent à l’amour du troubadour. Par exemple, on peut citer tout ceux qui parlent de Tristan et Iseult (Wagner écrira d’ailleurs un opéra sublime).
La reverdie est la manière d’incarner le sentiment, venant de l’intérieur du poète. C’est l’image du printemps : une force monte en lui comme la sève remontent dans les arbres ; c’est donc la force de l’amour qui lui donne véritablement la vie. Toutes les œuvres font référence, dans la réflexion sur l’amour au XIIe siècle et au XIIIe siècle, à la fin’amor.

L’apport formel et l’apport technique

Nous trouvons un arsenal de formes lyriques d’après la lyrique d’oc. Par exemple, on peut citer les Ballades de François Villon.

Titre : [Illustrations du Grant testament.] / François Villon, aut. du texte Auteur : Villon, François (1431?-1463?). Auteur du texte Éditeur : Pierre Le Caron (Paris) Date d'édition : 1490 Sujet : Villon, François (1431?-1463?). Testament -- Illustrations Type : Scènes Type : image fixe Langue : français ancien Format : 7 est. : grav. sur bois : noir et blanc Format : image/jpeg Description : Comprend : [Fig. en reg. titre : l'évêque Thibault d'Aussigny]. [Cote : microfilm R 9751] ; [2ème fig. en reg. p. VIIII [IX] : François Villon]. [Cote : microfilm R 9751] ; [3ème fig. p. VIIII [IX] :] La vieille en regrettant le temps de sa jeunesse. [Cote : microfilm R 9751] ; [4ème fig. :]... Droits : domaine public Identifiant : ark:/12148/btv1b2200024r Source : Bibliothèque nationale de France Notice du catalogue : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb38497387f Provenance : Bibliothèque nationale de France Date de mise en ligne : 15/10/2007


Illustrations du Grant testament – Villon, François (1431?-1463?) – Éditeur : Pierre Le Caron (Paris) – 1490

La canso

Le genre central est la canso, la chanson. Dans une canso, la musique est toujours identique d’un couplet à l’autre. Le poète va composer dans un genre souple : il n’impose rien au niveau numérique. Il y a juste une obligation de cobla(s) [couplets], d’une métrique identique : il faut une identité de construction d’une strophe à l’autre. La canso se termine par une strophe plus courte : la tornada, sur le principe de l’envoi. Là, le poète se tourne vers une personne précise.

Bernard de Ventadour (1145-1195) est le poète attaché au château de Ventadour. Il a eu une véritable carrière de poète professionnel ; attaché au service d’Aliénor d’Aquitaine, il la suivra en Angleterre quand elle en deviendra la Reine. Les femmes sont présentes dès le début de la littérature. La comtesse Béatrice de Die (1150-1212) en est un très bon exemple : elle fut l’épouse du troubadour noble Guillaume de Poitiers. Elle se serait amourachée du seigneur Raimbaut d’Orange et aurait donc fait beaucoup de belles chansons à son sujet. On ne possède d’elle que cinq chansons.

La tradition du sirventès

Les sirventès sont des pièces agressives où le poète s’en prend aux mœurs et même parfois directement à ses contemporains. C’est une poésie tenant du pamphlet. Les deux grands représentants du genre sont Marcabru et Bertrand de Born.

Le planctus

Parmi les formes amenées à de grands succès, on trouve le planctus (la plainte). Il s’agit par exemple de la plainte de quelqu’un au sujet du départ d’un autre. Remarquons que cela s’écrit en langue d’oc planh avec un h qui se lit comme un l mouillé. Le planctus a la forme de la déploration avec la structure d’une chanson.

L’alba

L’alba est une chanson d’aube : c’est une forme particulièrement belle. Son cadre narratif est fictif : le troubadour a reçu le guerredon de sa dame, c’est-à-dire une nuit d’amour, suivant cette volonté de dimension sensuelle. Le problème est bien sûr que la dame a soit un mari soit un père très protecteur. Comme ils redoutent les jaloux, les amants postent des guetteurs qui veilleront à ce que leur amour ne soit pas découvert et à ce qu’ils ne se fassent pas surprendre par la venue du jour. La chanson d’aube est donc la chanson du guetteur qui doit empêcher toute trahison.

Certaines formes sont présentes de manière marginale dans la lyrique d’oc mais deviendront prépondérantes dans le domaine d’oïl.

La pastourelle

La pastourelle a quand même eu une certaine dominance dans le midi de la France mais de façon marginale. Il s’agit de l’histoire d’une bergère et d’un chevalier : la bergère est tantôt favorable, tantôt défavorable au chevalier. Le chevalier, dans le cas où la bergère ne veut pas de lui, soit abandonne, soit la prend de force. La pastourelle montre donc un bonheur menacé et fragile. C’est une forme dominante en France dès le XIIIe siècle.

La ballade

La ballade est une chanson à danser. On peut citer pour exemple la célèbre ronde du renard qui passe, qui possède un rythme de danse. L’aspect de danse disparaîtra et ce sera une forme dominante dans le domaine du sud de la France. François Villon fera de nombreuses ballades.

Apport en termes de courant poétique

Le troisième héritage des troubadours est la naissance d’un rapport entre le créateur et sa création. Les auteurs prennent conscience des registres poétiques mis à leur disposition et choisiront l’un ou l’autre en fonction de leur visée. Il y a trois grands courants poétiques.

Le trobar leu

Le mot trobar renvoie à l’art de composer des poèmes : le trobar leu utilise une manière limpide et claire pour communiquer. Cette volonté de clarté se retrouvera par exemple chez Bernard de Ventadour. Cependant, ce n’est pas un art facile : il donne juste une impression de facilité par sa clarté.

Le trobar clus

Avec le mot clus, on a une idée de fermeture : le trobar clus est une approche de la poétique hermétique. C’est une forme où on ne peut entrer de pleins pieds ; c’est un art codé qui a ses expressions et un mode d’écriture particulièrement complexe. Par exemple, on peut citer le troubadour Raimbaut d’Orange dont était amoureuse la comtesse de Die.

Remarquons que le trobar leu et le trobar clus instaurent deux des registres de la poétique traditionnelle. Ainsi, Pierre de Ronsard utilisera tantôt un style simple et limpide dans ses sonnets pour Marie (Amours de Marie) et tantôt des jeux de mots faisant penser à l’Antiquité (Amours de Cassandre). On observe la même chose chez Étienne Mallarmé, Paul Valéry…

Le trobar ric

Le mot ric renvoie au mot riche : avec le trobar ric, on a une approche de la chanson qui va se concentrer sur les aspects formels. Au niveau du sens, on utilise des stéréotypes. C’est une approche virtuose des cansos. Les troubadours vont poser des règles d’une extrême difficulté.

Arnaut Daniel va fixer le modèle de la sextine qui reviendra chez Dante. Il y a une volonté d’éclat et de montrer sa maîtrise technique : il s’agit de six couplets dans six strophes de six vers. On retrouve un mot clef dans le premier vers de la première strophe, dans le deuxième vers de la deuxième strophe, dans le troisième vers de la troisième strophe… On retrouvera cela par la suite par exemple chez Philippe Desportes, chez les rhétoriqueurs du XVIe siècle qui accordent une très grande importance à la forme, ou encore chez Théophile Gautier au XIXe siècle dont la forme est le but de la poésie.

La Barque de Dante 1822

Eugène Delacroix (26 Apr 1798 – 13 Aug 1863) – La Barque de Dante – 1822 – Photo (C) RMN-Grand Palais / Droits réservés

Dans cette réflexion sur la forme et le fond, ce sera ici l’aspect technique qui sera favorisé : celui-ci est censé susciter la perfection de l’écriture par sa complexité formelle.

J’espère que cet article vous aura un peu éclairés et rendus curieux de cette époque qui façonne encore aujourd’hui le paysage français, et que vous en retiendrez une image plus exacte de ce qu’ont pu être les troubadours. Même si, sans doute, ceux d’Alexandre Astier sont bien plus drôles.

Kaamelott barde