Culture, Musique

Le Timbre d’Argent : Saint-Saëns à l’Opéra-Comique

Bonjour chers lecteurs,

L’Opéra-Comique a rouvert avec Alcione, et continue à éblouir en sortant une nouvelle oeuvre de l’oubli auquel on l’avait injustement condamnée : Le Timbre d’Argent, de Camille Saint-Saëns (1835-1921).

Souvent, Saint-Saëns est un compositeur auquel on a déjà été initié dans l’enfance par son célébrissime Carnaval des animaux (ici la Danse Macabre). Brillant pianiste et organiste, sa carrière de compositeur est tout aussi couronnée de lauriers : en 1852, sa cantate, Ode à Sainte-Cécile obtient le premier Prix d’un concours organisé par la Société Sainte-Cécile de Bordeaux. La même société lui décerne un nouveau Premier Prix en 1857 pour sa Symphonie Urbs Roma. Il échoue cependant à deux reprises au Grand Prix de Rome, alors Saint-Graal des compositeurs; mais cela n’entache pas sa réputation auprès de ses pairs qui (Rossini, Auber, Berlioz, Verdi et Gounod) continuent à le récompenser, notamment pour ses Noces de Prométhée en 1867.

Camille Saint-Saëns a donc écrit aussi pour la scène; oeuvres dont la postérité a surtout retenu Samson & Dalila, mais à laquelle vient aujourd’hui s’ajouter Le Timbre d’Argent.

Poésie et modernité

Le Timbre est une oeuvre riche sur tous les plans : le récit superpose rêves et cauchemars à la réalité, les mythes s’entremêlent (Faust, Pygmalion…), sur le plan musical on peut retrouver un nombre remarquable d’influences stylistiques et les choeurs sont tout aussi importants et intéressants que les rôles solistes.

Cet opéra est probablement l’oeuvre la plus aboutie de Saint-Saëns, pour de nombreuses raisons mais d’abord parce qu’elle l’a accompagné tout au long de sa vie et qu’il lui a apporté des corrections et remaniements pendant des années (dont certaines marquées par la guerre).

La mise en scène

Guillaume Vincent propose des tableaux hauts en couleurs, allant de la plus grande simplicité à l’ambiance décalée et presque dérangeante de soirées décadentes entre robes à sequins et bouteilles de champagne qui roulent sous les tables.

J’ai aimé la sobriété d’un plateau épuré, avec pour principal élément de décor le lit du peintre malade.

Complètement conquise par les moments de calme et de tendresse (sur lesquels je reviendrai plus bas, pour vous parler des chanteurs), et les choix scénographiques qui les ornent d’une douceur ravissante.

Ce qui m’a nettement moins plu ? Le second acte. Dans une atmosphère étourdissante teintée de music-hall, l’assemblée ivre ressemble à une Saint-Sylvestre trop arrosée, où certains s’embrassent dans les coins sombres des couloirs quand d’autres vont carrément jusqu’au bout sur le buffet. Je n’ai jamais été à ces soirées, et je ne me demande pas pourquoi ! Comme je regardais l’oeuvre sans en avoir lu un mot a priori (il est rare que je lise le programme ou cherche des informations avant d’aller au spectacle, préférant la surprise de la découverte), j’ai été surprise et franchement déstabilisée par tout ce tableau.

Avec le recul, maintenant que je sais qu’il s’agit d’un cauchemar, ces choix prennent leur sens et je les comprends. Il est rare qu’un cauchemar soit de bon goût. Cela dit, était-il vraiment nécessaire pour la danseuse Fiammetta et le diabolique Spiridion de mimer l’acte sexuel pendant un choeur entier, sur la table en plein centre du plateau, et avec tant de figures acrobatiques ? Ma naïveté en doute, et mon goût personnel lui aurait préféré la suggestion, ou la brieveté.

Notons également l’invraisemblable robe d’une des chanteuses du choeur : toute de rose pâle et de paillettes, avec une jolie traine, elle est ornée de tétons et d’un pubis poilu… évocation de l’érotisme on ne peut plus clair, au croisement entre absurdité et lourdeur (un petit côté « au cas où, cher spectateur, tu n’aurais pas encore compris, là on se lâche »).

Cela étant dit, bien que mon texte s’étire en longueurs, je trouve que l’oeuvre passe vite et je retiens nettement plus de positif que de négatif. Passons donc aux excellents chanteurs de cette distribution.

La nouvelle troupe Favart

Comment vous dire… je suis fan. Il n’y a pas d’autre mot, honnêtement; je trouve que l’Opéra Comique a su choisir ses talents avec goût et intelligence. J’avais adoré Marc Mauillon et Léa Desandre dans Alcione, je suis tout autant ravie par Yu Shao et Jodie Devos dans Le Timbre. En effet, alors que je vivais à Bruxelles en 2014, je les avais découverts lors du prestigieux Concours Reine Elisabeth. Je les retrouve avec beaucoup de joie dans le rôle de Bénédict et Rosa, jeunes fiancés absolument délicieux.

En tous points, mes deux instants préférés du Timbre d’Argent sont l’air de Bénédict Demande à l’oiseau qui s’éveille dans le premier acte et le duo Le papillon et la fleur de Rosa et Bénédict dans l’acte III.

Dans le premier, nous découvrons le personnage, ami de Conrad, et il est impossible de ne pas tomber sous son charme. Bienveillance et sincérité se dégagent si naturellement du chanteur alors qu’il raconte combien son bonheur est entier, plus doux que celui de « l’oiseau qui s’éveille caressé par l’aube vermeille, en son nid amoureux », plus léger que « la rose nouvelle qui s’épanouit fraîche et belle », plus joyeux que « [les] nuages qui passent [… et] traversent […] l’azur des cieux ! » Un tour de magie vient enfin parfaire cet instant de grâce.

La jolie Rosa est non moins charmante, et tous deux ont une véritable complicité tout au long de l’oeuvre et particulièrement dans leur duo de mariage, où toute la salle Favart resplendit de mille feux pour accompagner leur bonheur. Vous l’aurez remarqué, il est rare que je parle technique vocale dans mes articles, c’est tout simplement parce que je considère qu’à ce niveau il est vain de s’extasier devant la pureté des aigus d’une soprano ou la puissance d’un baryton. La technique est là, et excellente, mais ce qui compte maintenant c’est l’émotion et le rêve.

Avec Rosa et Bénédict, on rêve, on est charmé, et cela fait du bien.

 Mais les méchants, on les aime aussi. Tassis Christoyannis est un Spiridion moqueur et inquiétant, mais surtout si drôle. Il nous entraîne dans sa valse diabolique aux côtés d’une Raphaëlle Delaunay saisissante en Fiammetta tentatrice. De tous les mauvais coups, il malmène le pauvre Conrad (qui, bien que coupable, ne soit pas aidé) et agite sous son nez le fantasme inaccessible de la danseuse sensuelle et indécise.

Quant à Raphaëlle Delaunay, en star de la danse qu’elle est – et à juste titre -, elle a créé son propre langage et utilise son corps avec précision et sens. Je ne suis pas très réceptive à ce type d’esthétique, à la croisée de genres. Mais je lui reconnais des qualités incontestables et nul doute que les amateurs de danse, notamment contemporaine, seront ravis. Je déplore seulement un choix chorégraphique que je me dois de mentionner : la fusion du moonwalk de Michael Jackson avec le célébrissime solo de Paquita. En effet, le tambourin de Paquita se fait chapeau du King of Pop, et c’est pour moi franchir une ligne sans que j’en trouve de légitimité narrative.

Edgaras Montvidas nous propose une interprétation de Conrad intéressante et juste : on le suit dans ses tourments, on le plaint dans sa douleur et on le déteste pour ses choix. Il n’est ni héros ni complètement maudit, c’est un homme malade rongé par la cupidité et mu par l’amour obsessionnel qu’il voue à Fiammetta.

Il n’a pas d’excuse mais on se prend à comprendre son comportement. Pendant sa déchéance, je me suis dit plusieurs fois « mais arrête ! passe à autre chose, tu as une belle personne qui t’aime (Hélène) et tu cours après un mirage, ça suffit ! ». Il a su m’entraîner avec lui et la conclusion de l’oeuvre a été un réel soulagement.

Pour finir, il est important de saluer l’excellence de l’orchestre Les Siècles sous la direction de François-Xavier Roth ainsi que celle du choeur Accentus. Je vous laisse avec ces quelques extraits (notez entre autres l’influence à la Dias de Los Muertos d’un des costumes de Fiammetta, et la modernité de la scène dansée qu’on voit comme si on partageait la scène avec les artistes, par un ingénieux usage de la vidéo).

Le Timbre d’Argent a pris place au sein de la 5e Édition du Festival Palazzetto Bru Zane, qui met en lumière le répertoire romantique français.

N’oubliez pas d’aller faire un tour à l’Opéra Comique, la saison prochaine compte des productions à ne pas rater. Je note déjà dans mon calendrier Miranda de Purcell mis en scène par Katie Mitchell (voir mon article sur sa mise en scène de Lucia). J’espère que mon article vous a donné envie de découvrir les oeuvres fantastiques de Saint-Saëns ou de plonger dans le monde merveilleux de l’opéra dès la rentrée…

© Les photographies qui illustrent cet article viennent de la page officielle de l’Opéra Comique, et sont signées Pierre Grosbois. 

à très vite pour toujours plus de culture et d’émotions…

 

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