Art & Littérature, Culture, Musique

Lucia di Lammermoor, vue par Katie Mitchell

Bonjour, Bonjour !

Le moment que j’attendais depuis des semaines est enfin arrivé : lundi soir je suis allée voir l’opéra Lucia Di Lammermoor, par la Royal Opera House en direct de Covent Garden, retransmis au cinéma. Considéré comme un des chefs-d’oeuvre du répertoire belcantiste, cet opéra de Donizetti fait le récit d’une femme qui tente de prendre les rênes de son existence dans une société où les hommes dominent et décident – phénomène de société que Katie Mitchell tente de critiquer, en mettant l’accent sur les causes qui mènent les femmes à cette fameuse « hystérie » (étymologiquement, vient du mot latin signifiant utérus), cette folie féminine.

Je vous avais déjà parlé de ces grands événements musicaux et artistiques retransmis dans les cinémas du monde entier ici, avec Boris Godunov. Pour Lucia, ce sont plus de 900 cinémas dans le monde entier qui ont relevé le défi de la retransmission en direct; et à en croire les réactions sur Twitter &co, ce fut un franc succès.

<< @kazbel : Still reeling from the impact of seen in Leicester last night. Fantastic singing and a great rethinking of the opera.

@joepalfre : Been waiting for more than 10 years to see and last night was just unbelievable. Sublime singing, innovative staging, bravi tutti!

@beatrizmbrown : I salute Katie Mitchell for bringing a feminist take to Covent Garden . Extraordinary bel canto from . Still haunted. >>

Je ne vais pas vous cacher que par contre, la mise en scène n’a pas plu à tout le monde : j’ai constaté qu’en gros, soit on avait adoré, soit détesté (même si les réfractaires semblent les moins nombreux). Pour preuve, la réaction de Roger de Pilkyngton, déposée sur le site de la ROH :

<< An interesting concept and superb performances. Does the director not listen to the libretto?

  1. In Act I the urns is supposed to contain the ashes of the dead mother but cremation, especially in Scotland would have been unknown. There is also a reference to Lucia meeting Edgardo some time earlier on her way to visit her mother’s grave.
  2. Setting this in the mid 19th century makes a nonsense of Eduardo’s comments regarding the acession of Mary Queen of Scots and the change this brought to the family plus the comment about loosing his head on the block with an axe.
  3. In Act 3 the chorus tells us Lucia will be dead by the setting of the sun and yet they are singing this in the evening by moonlight.

What was the point of dressing all the female chorus members as men ! Apart from looking ridiculous they would have increased our sympathy with Lucia as they would have been more aware of the fact that she had just miscarried rather than this being her husband’s blood. Whilst the ghosts were appropriate, did we really need to have one between the parting lovers ? The audience had surely got the point by then. In Act 3, Lucia was singing to Edgardo’s ghost before he was even dead.

This seemed a classic example of a director distorting the piece to make a personal point rather than serving the music and libretto. >>

Ce spectateur déplore certains choix de Katie Mitchell, lui reprochant d’avoir cherché d’abord à servir son propre point de vue, ou plutôt le message qu’elle souhaitait transmettre, au détriment du respect du livret. Je le rejoins sur plusieurs points, mais je trouve surtout que la performance de Diana Damrau était telle qu’elle nous faisait oublier d’éventuelles libertés scénographiques dérangeantes.

En effet, l’histoire de cette femme est tragique. Irréparable et déchirante. Je vous la fais en bref, sachant qu’en bas de l’article je vous offre toutes les ressources pour aller plus loin si vous avez été intrigués : après la mort de leur mère, le frère de Lucia a besoin qu’elle épouse un riche du coin, Arturo, pour leur éviter la ruine. Manque de chance, Lucia est déjà amoureuse d’Edgardo, l’ennemi juré de son frère (forcément).

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Ils s’envoient des lettres en secret, leur amour est passionnel et ils se jurent fidélité en échangeant des anneaux symboliques. Edgardo doit ensuite partir en voyage, et ils se promettent de respecter leurs voeux. Cela étant, le frère de Lucia met son plan en oeuvre. Pour convaincre sa soeur, il invente une autre femme dont Edgardo serait tombé amoureux, et montre à Lucia une fausse lettre qui l’incrimine. Trahie, désespérée, le coeur brisé, sa chute commence alors doucement. On apprend en effet qu’elle porte l’enfant d’Edgardo. Le déchirement d’avoir été trahie par son amant la submerge, elle finit par céder à la contrainte et signe le contrat de mariage qui la lie à Arturo. Tout à coup, Edgardo surgit, et reproche à Lucia sa trahison. Il lui reprend sa bague et la maudit.

La nuit de noces est là, et Lucia commence déjà à sérieusement perdre les pédales. Elle séduit son nouveau mari, lui bande les yeux et le tue. La fracture est là, le point de non-retour est atteint.

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Lucia glisse petit à petit… La douleur est trop forte, et elle fait une fausse couche. Bien sûr, Edgardo, qui lui a reproché sa trahison (elle n’aurait jamais dû signer !) est fou de douleur également. Il ne sait toujours pas quelle manigance a mené à ce mariage. Après avoir tué son mari, la pauvre malheureuse ne sait plus discerner la réalité du monde imaginaire, elle voit des fantômes, et pense être sur le point d’épouser Edgardo, alors qu’il n’est pas présent. Elle déclare être mourrante, et qu’elle attendra son bien-aimé au paradis.

Une héroïne qui ne quitte pas la scène

Katie Mitchell a donc décidé de porter un regard féminin sur l’oeuvre, et ainsi évidemment orienter le spectateur; les moyens scénographiques mis en oeuvre permettent de suivre Lucia même lorsqu’elle n’est pas au centre de l’action. En effet, la scène a été coupée en deux, afin qu’on ait toujours accès à deux scènes : dans l’une, l’action chantée, dans l’autre, les personnages qui ne chantent pas mais qui sont autant d’informations très utiles au récit (par exemple le retour d’Edgardo, qui va humer les robes de Lucia alors que le public, lui, sait qu’elle est en train de signer son acte de mariage).

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La mise en scène est franche, tranchante; elle n’hésite pas. On est d’ailleurs prévenus avant le lever du rideau que le spectacle comporte des scènes de sexe et de violence. Je n’ai pas été dérangée par les scènes de sexe, car elles étaient vraiment bien interprétées. La scène d’amour entre Lucia et Edgardo lors de leur rencontre secrète m’a donné des frissons : quel courage pour les deux chanteurs ! Oser se dévoiler, non pas par la nudité car en réalité Edgardo est simplement torse nu, mais par leur jeu sincère, mûr et ma foi, assez réaliste. C’était un très beau moment de sensualité. Je me suis d’ailleurs réjouie d’avoir assisté à la représentation au cinéma, car à l’opéra je n’aurais pas été dans les meilleures places, et je n’aurai certainement pas vu si bien les visages des deux stars.

Concernant la violence, mon avis est cette fois nettement plus nuancé. En effet, j’ai été déstabilisée par la scène du meurtre d’Arturo : Lucia et son amie/servante doivent s’y reprendre à plusieurs fois pour qu’il soit complètement mort; et j’ai trouvé l‘insistance assez dérangeante. Ainsi, je me suis dit plusieurs fois « ça y est, là il est mort », mais ce n’était pas le cas, et rebelote il se faisait poignarder encore un petit coup. Même si la focalisation ne nous permet pas d’être très attachés à lui, on ne peut que le plaindre. Sa mort est longue, douloureuse… et m’a presque fâchée : comme une envie de leur dire « bon bah ça va, on a compris, laissez-le tranquille le pauvre ».

Concernant les autres scènes violentes, bilan mitigé également : j’ai trouvé la mort des amants assez réussie. Les larmes sont venues facilement, le désespoir était bien là, j’ai assisté impuissante à leurs derniers mots, et Charles Castronovo a été une belle révélation. Je ne le connaissais pas avant d’avoir assisté à Lucia, et il incarne Edgardo à merveille, la scène finale était pour moi la cerise sur le gâteau. J’y croyais. J’étais dedans : il venait de perdre la femme de sa vie, et je voulais à tout prix que Lucia et lui se retrouvent dans « l’après ».

Malheureusement, je me suis demandé s’il était nécessaire de montrer autant de sang. Voir une femme perdre son bébé sur scène, dans la douleur physique, et avec les émotions que Diana Damrau sait faire passer, le tout en chantant… c’est déjà tellement dur. Alors qu’il y ait du sang, oui, mais on était ici dans un souci de choc visuel fort. Et choc il y a eu.

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Katie Mitchell a fait d’autres choix étonnants, notamment faire apparaître des fantômes sur scène : celui de la mère de Lucia, et celui d’une femme Lammermoor qui aurait été assassinée par son amant, pour sa trahison. Le motif de la trahison devient ainsi un personnage à part entière dans l’oeuvre, qui vient s’immiscer entre les amants. Les fantômes ont également une fonction diégétique forte : ils nous permettent de comprendre la descente de Lucia vers la folie. En effet, elle seule peut les voir, et sera de plus en plus hantée jusqu’à finalement perdre pied complètement. Quelle performance d’ailleurs que celle de Diana Damrau ! C’est une de ces chanteuses qui s’intéresse à la psychologie, qui travaille ses rôles en se mettant à leur place. Dans l’introduction, elle est qualifiée « d’ange à la voix descendue du Ciel », et d’actrice « digne de l’Actors’ Studio« .

Pourquoi c’est une réussite ?

Pour moi, cet opéra est magistral; et a été magistralement interprété. J’ai des petites critiques, des reproches, mais ce n’est pas grave car j’ai ressenti, tremblé et pleuré de vraies larmes. Je n’ai pas eu le vague divertissement qu’on ressent devant un film hollywoodien, si bon soit-il. J’ai eu la vague, le tsunami. J’ai été submergée par des vies vécues sous mes yeux.

C’est une réussite aussi parce qu’on en sort bouleversé et avec de fortes opinions, une envie de changer les choses, l’oeuvre ouvre au débat. La vision est moderne et d’actualité : la place des femmes dans la société n’est pas un acquis, que ce soit dans les pays privilégiés (pensons à ces pharmaciennes qui refusent de délivrer la pilule du lendemain en 2016!), et encore davantage dans certains pays plus lointains (pensons aux mariages arrangés entre des jeunes filles et le vieil ami de leur père, histoire de reclasser la famille un cran plus haut).

Alors oui, l’oeuvre provoque. Mais comme nous le dit Kasper Holten, le directeur de la ROH : « you try to say something honest » (ndlr : on essaie de rester honnête), la provocation en est parfois simplement la conséquence.

Je ne m’étendrai pas sur la musique : c’était sublime. La voix de soprano est la star de l’opéra. Je vous laisse vous faire votre avis en écoutant l’aria de la scène de folie (avec harmonica de verre).

Comme la dernière fois, vous pouvez directement obtenir le programme numérique de l’opéra, avec plusieurs dossiers sur l’oeuvre, son contexte historique, la mise en scène, et tout un tas de bonus (notamment les photos de répétitions), pour ce faire, cliquez ici et lors du règlement de votre panier, entrez le code promo FREELUCIA.

Pour les plus motivés, je vous transmets aussi juste en-dessous le reportage avec interviews du casting :

 

J’espère que mon article vous aura donné envie de tenter l’expérience, il reste encore plusieurs superbes productions à aller voir au cinéma cette saison, vous pouvez aller choisir vos coups de coeur en cliquant ici. 

Passez une douce journée…

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