Culture, Musique

Frankenstein, le nouveau ballet créé par Liam Scarlett

Il y a des moments dans la vie à ne pas louper. Pour qui aime l’opéra ou le ballet, cela peut être voir les débuts d’un chanteur prometteur dans un rôle, assister à la dernière représentation d’une célèbre première danseuse… et puis, il y a des occasions exceptionnelles. Assister au Frankenstein de Liam Scarlett, c’est un peu de tout cela à la fois : il s’agit en effet une création originale.

Liam Scarlett, le chorégraphe, a ainsi créé un nouveau ballet en trois actes, et – qui sait ? – il pourrait devenir une oeuvre incontournable du genre (seul le temps nous le dira). C’est d’ailleurs sa première oeuvre d’une telle envergure.

Vous connaissez sûrement tous « le monstre Frankenstein », souvent sous sa version à crâne rectangulaire démesuré et clous dans les tempes. Vous savez sûrement aussi qu’il est la création d’un scientifique dérangé. Je vois encore les torches enflammées portées par les villageois effrayés dans mes souvenirs d’enfance… Mais à moins d’avoir (re)lu le livre de Mary Shelley récemment, vous avez sans doute oublié – comme moi avant de voir le ballet – que c’est aussi et avant tout une histoire d’amour, et d’incompréhension.

Le récit

En Suisse, en 1775, la famille Frankenstein acueille une jeune orpheline, Elizabeth. Elle grandit ainsi avec le jeune fils des Frankenstein, Victor. La famille emploie également la gouvernante Mme Moritz et sa fille Justine, de l’âge des deux enfants. Les années passent, et Victor se prépare pour devenir médecin comme son père.

L’amitié fraternelle entre Victor et Elizabeth grandit depuis longtemps, et au moment de partir ils s’avouent finalement leur amour. Victor promet de l’épouser à son retour. Au milieu de la joie collective, la mère de Victor s’effondre de douleur. Elle donne naissance à un second fils, William, mais ne survit pas à l’accouchement.

Inutile de vous dire que Victor vit l’événement comme le premier traumatisme de sa vie, et malheureusement pas le dernier…

Victor, toujours fortement frappé par la tragédie, étudie donc auprès d’un professeur qui lui donne le goût de l’anatomie et des nouvelles découvertes scientifiques. Il s’y fait également un ami, Henry, loyal et bienveillant mais quelque peu malmené par les autres élèves. Victor préfère la solitude du laboratoire, où il expérimente avec la vie et la mort, cherchant à ressusciter un cadavre afin de prouver qu’il pourrait ramener sa mère à la vie.

Une nuit, il finit par atteindre son but. Sa Créature est née. Malheureusement, Victor est terrorisé par ce qu’il vient d’accomplir, et voit en cet être monstrueux une abomination. En effet, la Créature ne parle pas, ne comprend pas son environnement, et tout aussi effrayé, devient violent avant de fuir (en gardant le manteau de Victor, contenant ses notes scientifiques).

Victor tombe malade, il est hanté et n’arrive pas à en parler à Elizabeth, ni même à ses amis Henry et Justine. Sa Créature l’a pendant ce temps suivi en secret, et l’observe à distance.

L’acte II nous montre la vie des Frankenstein sept ans plus tard. Le jeune William joue avec sa nourrice, Justine (qui est maintenant une très belle femme et s’en occupe à merveille). A la tombée de la nuit, la Créature en quête de l’amour et de l’acceptation de son créateur qui l’a abandonné, trouve les écrits de Victor et comprend ainsi d’où il vient. Il repart se cacher quand Victor sort à son tour et trouve les notes qu’il pensait disparues. Foudroyé de terreur, il les déchire et enfouit encore un peu plus son lourd secret. La Créature est témoin de ce triste spectacle, et entre dans une rage vengeresse.

Le lendemain, c’est l’anniversaire du jeune William. Au détour d’un jeu de colin maillard, William se retrouve à la merci de la Créature qui cherche à devenir son ami. Mais après s’être dévoilé et avoir effrayé le garçon, la Créature veut le faire taire, et le tue. Les invités trouvent le corps sans vie du jeune garçon, et accusent Justine de son meurtre. En effet, la Créature a dissimulé un collier appartenant à William dans la poche de Justine.

C’est après ce nouveau drame que Victor sera confronté par sa Créature pour la première fois. Il admet le meurtre de William et le subterfuge qui lui a permis d’incriminer Justine. Il supplie Victor de l’aimer, et de lui donner un compagnon car il est immensément seul. Victor le rejette une fois de plus. La Créature promet qu’ils se reverront au mariage de Victor et Elizabeth.

Alors que les drames se jouent et que Victor n’est toujours pas à l’abri, Justine est pendue malgré tout. En effet, Victor garde son secret jusqu’au bout, et c’est d’ailleurs à mon sens ce qui le perd.

Dans l’acte III, tout le monde est réuni pour célébrer le mariage de Victor et Elizabeth. Très vite après le début du bal, on trouve le corps de M. Frankenstein. Un vent de panique agite l’assemblée, et seuls restent Henry et Elizabeth, pendant que Victor s’absente. La Créature tue alors Henry, puis attend le retour de Victor pour tuer Elizabeth sous ses yeux.  Rongé par le désespoir d’avoir perdu ceux qu’il aime, et la culpabilité d’avoir commis la première transgression dont aura découlé tout le reste, Victor prend l’arme et se suicide.

La Créature est déchirée de douleur. Le seul être qu’il ait jamais aimé, son père et créateur est mort. Sa vie n’a plus de sens, il n’a pas réussi à tisser de lien avec le monde. Il prend le corps de Victor dans ses bras en se tordant de larmes, avant de disparaître dans les flammes du manoir Frankenstein.

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La représentation

Comme je vous le disais plus haut, Liam Scarlett a créé un nouveau ballet; c’est-à-dire que les chorégraphies sont inédites. Je ne suis pas experte en ballet et je ne m’aventurerai donc pas à juger de la nature des pas qu’il a choisis. J’ai pu entendre de certains spectateurs calés en la matière, qu’il s’agissait d’un mélange entre style néoclassique et moderne. Bien entendu, il y a de sublimes pas de deux (entre Victor et Elizabeth, mais aussi entre la Créature et lui, point sur lequel je reviendrai après). La technique n’a pas à être mentionnée, on a affaire au ballet de Londres, need I say more ?

J’ai beaucoup apprécié le travail des costumières. Les couleurs sont vibrantes, notamment dans la scène de soirée entre étudiants, et nous envoient des paillettes plein les yeux, littéralement. La scène du bal de mariage est somptueuse, les tutus sombres brodés de pierreries sont à tomber, et on est loin de l’image poussiéreuse des tutus blancs en tulle…

Il faut que je vous avoue une chose. J’ai été très émue et captivée tout au long du ballet. Je suis rentrée chez moi, je me suis couchée. Ce n’est que le lendemain que la vague m’a submergée. Les sanglots sont partis tous seuls. J’étais effondrée par la douleur de la Créature. Alors oui, elle tue, elle cause tous les malheurs de l’oeuvre. Tous sauf un : son arrivée au monde. Elle n’a pas demandé à subir l’existence, et n’a pas reçu le regard bienveillant de l’Autre qui lui donnerait sa légitimité au monde. Il est seul, et le seul de sa condition.

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La musique est de Lowell Liebermann, un compositeur avec lequel Liam Scarlett a déjà travaillé. Vous pouvez entendre l’une de ses œuvres ci-dessous.

Mes trois coups de coeur

meghangracehikinsMeaghan Grace Hikins (Justine)

Elle danse comme elle volerait je pense, douce et précise. Les lignes sont pures et sans accroc. Il y a un soin tendre dans tous ses mouvements, et elle a un sourire si lumineux ! Une belle comédienne en plus d’être une danseuse épanouie.

D’origine américaine, elle a rejoint le Royal Ballet en 2011 et a été promue en 2012 puis 2015 pour atteindre le rang actuel de Soliste. Je la garde dans un petit coin de ma tête car je ne serais pas surprise qu’elle continue de monter en grade !

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 Alexander Campbell (Henry)

J’ai beaucoup aimé sa performance, notamment car il a un petit gabarit et danse avec beaucoup d’énergie et de panache. Ma préférence va souvent aux danseurs « compacts », dynamiques. Il m’a particulièrement impressionnée dans les sauts et les pirouettes. Je me suis aussi fait la remarque qu’il était presque encore plus à son avantage dans le travail avec partenaire. La scène de présentation des étudiants de science dans le laboratoire (avant l’arrivée du professeur) est ma préférée car il y mêle la danse et le jeu d’acteur avec subtilité.

Campbell est actuellement Premier Soliste du Royal Ballet, après avoir été élève à la Royal Ballet School et au Royal Ballet de Birmingham. Il est donc l’exemple parfait d’un danseur qui a suivi une progression étape par étape, en intégrant la compagnie rattachée à son école.

 

Last but really not least : Steven McRae

Que dire, que dire ? Il incarne la Créature. Son travail est magistral. Sa technique époustouflante est mise au service du rôle. Il est puissant, impressionnant. C’est simple, si je devais vous expliquer l’effet qu’il m’a fait, c’est comme s’il sautait plus haut et plus longtemps que tous les autres, qu’il tournait 6 tours de plus dans chaque pirouette, qu’il étendait ses pieds et ses mains plus loin.

Steven McRae est un grand danseur, et je me sens très privilégiée d’avoir pu l’admirer. Son visage m’a hantée toute la semaine suivante, j’ai rarement vu un homme montrer de telles émotions; il a pour moi dépassé les meilleurs acteurs de cinéma.

Si on parle carrière, rien d’étonnant donc à ce qu’il soit tout en haut de la chaîne alimentaire ! Il a le rang le plus élevé dans la compagnie, et ce depuis 2009. D’origine australienne, il remporte le prix de Lausanne en 2003, ce qui lui permet d’intégrer la Royal Ballet School. Il en sort l’année suivante, intègre la compagnie et est promu presque chaque année suivante. Fulgurante ascension qui lui donne aujourd’hui l’occasion rêvée de tout danseur : créer des rôles, être le tout premier danseur à interpréter un personnage d’une nouvelle oeuvre. C’est le cas ici avec la Créature, et je souhaite beaucoup de courage à ceux qui passeront après lui et enfileront le costume de chair et de sang.

 

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Pour venir assister à la prochaine retransmission en direct d’un ballet londonien près de chez vous, c’est par ici. 

Le prochain opéra retransmis ? Werther, de Massenet, avec Joyce DiDonato et Vittorio Grigolo.

PS : J’ai d’ailleurs publié un article sur une oeuvre de Massenet juste ici.

Pour aller plus loin…

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1 Comment

  1. Woolf Works, le triptyque de Wayne McGregor | Estelle G. daily

    2 mars 2017 at 13 h 25 min

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