Culture, Musique

Anastasia de MacMillan, une femme en quête d’identité

Bonjour, Bonsoir chers lecteurs !

Nous connaissons tous Anastasia, souvent grâce au dessin animé éponyme produit par la Fox, qui a marqué l’enfance de nombreuses petites filles, ou pour certains chanceux grâce à un bon prof d’Histoire. Les plus rares connaissent parce qu’ils ont été piqués d’intérêt pour la période charnière de l’Histoire russe qui s’articule autour de 1917, quand la dernière famille de tsars a été massacrée.

Ce que peu de gens savent – et pour cause, on en parle souvent comme de  L’énigme Anastasia (lire le livre d’Alain Decaux pour en apprendre plus), c’est qu’une certaine Anna Anderson a revendiqué être la fille cadette du tsar après avoir été trouvée à Berlin, amnésique et dans un état de détresse psychologique extrême.

Dans le ballet de MacMillan, c’est donc à la fois l’événement historique qui est dépeint, et la tragique histoire de cette femme inconnue d’elle-même, dont l’imaginaire se mêlait aux souvenirs afin de remplir les blancs.

Anna Anderson fut hospitalisée mais persista dans sa conviction d’être la tristement célèbre Anastasia Romanov. Avait-elle conscience de son imposture, ou était-elle si traumatisée que son esprit lui jouait des tours, on ne le saura jamais. De plus, pour ne rien aider, certains proches et membres de la famille Romanov la reconnurent formellement, tandis que d’autres niaient toute ressemblance. Je vous recommande vivement le livre cité plus haut pour en savoir plus, et n’hésitez pas à me demander plus de références bibliographiques en commentaire.

kenneth-mcmillan

Le ballet Anastasia date de 1967, et a été créé pour le Deutsche Oper Ballet en un seul acte. Trois ans plus tard, MacMillan est nommé Directeur du Royal Ballet et transforme l’oeuvre en un ballet de trois actes, au style audacieux et à l’avant-garde du paysage classique contemporain. C’est sans conteste l’une des oeuvres les plus surprenantes qui m’ait été donné de voir, et un ballet particulièrement poignant et dans lequel l’importance du jeu d’acteur est cruciale.

rohana2

rohana2Dans ce ballet, le chorégraphe laisse le public libre de choisir son interprétation du personnage d’Anna Anderson, ce que j’ai trouvé très judicieux car le mythe reste entier à de nombreux égards, encore aujourd’hui. Les deux premiers actes sont d’une beauté et d’un délice esthétique sans pareils, sur la Première et Troisième Symphonie de Tchaïkovsky (pour les écouter, cliquez ici et ici). Le troisième acte est quant à lui violent, dur et froid et illustre la Sixième Symphonie de Martinů, ou Fantaisies Symphoniques (écoutez-là ici).

rohana

Dans son casting du 2 novembre 2016, le rôle titre était tenu par Natalia Osipova. Il se trouve, heureux hasard, que c’est l’une des rares étoiles que je suive depuis longtemps. Je me souviens avoir vu sa photo en costume de Paquita dans un n° du magazine « Danse », après un de ses succès en concours alors que j’étais encore au collège. Elle m’avait marquée, et je n’ai jamais oublié son nom depuis.

Sa performance dans Anastasia est très impressionnante et puissante. Véritable princesse au sourire innocent dans toute la première partie de l’oeuvre, elle est malicieuse et incarne l’Étoile par excellence : technique irréprochable, beauté des lignes, tout semble facile et on ne la quitte pas du regard. Puis, et c’est à mon avis dans cette versatilité qu’elle montre combien elle fait partie des grandes danseuses de sa génération, elle apparaît en tunique de malade, cheveux courts en bataille, et ne cherche plus le geste pour sa grâce mais pour l’émotion pure. Elle le dit d’ailleurs en interview, fuir le beau va à l’encontre de l’instinct premier d’un danseur :

‘It’s a difficult thing for a dancer. It’s about giving [a dancer] a lot confidence and feeling of security – and then they can veer off and make mistakes’.

Oeuvre de contrastes, le ballet de MacMillan aurait pu avoir été écrit aujourd’hui. On commence avec la jeunesse d’Anastasia, les jeux d’enfants et l’esthétique rétro des ponts du navire impérial et de son équipage en marinière. Puis arrive le faste grandiloquent des bals du palais de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg. Il y a tout ce qu’un amateur de ballet attend d’une oeuvre classique : les tutus brodés de pierreries, les pas de deux aux portés virtuoses, l’élégance des moments où le corps de ballet est entièrement présent sur scène.

Pour clore le second acte, l’insouciance et la stabilité du pouvoir en place volent en éclats : la révolution s’écrit dans le sang, et annonce un troisième acte sombre et désolé.

Le décor a changé, l’atmosphère est déchirante et la chorégraphie n’a plus rien de traditionnel. Les lignes se crispent, le visage se ferme car la peur et la confusion sont omniprésentes. Les fantômes du passé resurgissent, l’ombre menaçante de Rasputin (qui fait fil conducteur depuis le premier acte) est remplacée par l’aspect glacial du lit métallique de l’asile, radeau de fortune au milieu d’un plateau vide. Le spectateur se retrouve pris au piège de l’esprit d’Anna, comme elle l’est de ses cauchemars et des médecins qui restreignent sa liberté.

J’ai été subjuguée par les deux premiers actes, mais c’est le troisième qui m’a le plus émue. Cette incursion dans l’esprit d’une femme qui ne sait plus qui elle est et ne peut s’accrocher qu’aux images qui défilent afin de reconstruire son puzzle m’a fait frémir et pose des questions encore tout à fait actuelles. Qui fait de nous ce que nous sommes ? Notre propre perception ? Le regard de l’autre ? Les souvenirs ? Comment raccrocher quelqu’un à la réalité ?

Je pense que ce qui fait une grande oeuvre, c’est avant tout l’émotion qu’elle provoque, et ensuite la réflexion qu’elle suscite. Le ballet de MacMillan remplit largement mes deux critères, et si une oeuvre est toujours pertinente 40 ans plus tard, elle mérite nécessairement d’être au répertoire.

Pour obtenir le programme numérique gratuitement, comme d’habitude vous pouvez vous rendre à cette adresse et entrer le code FREEANA. Vous y découvrirez plus de détails sur l’oeuvre, des photos de la production et des répétitions en studio, et de nombreux bonus.

Le prochain article portera sur l’opéra Les Contes d’Hoffmann, par la Royal Opera House avec Vittorio Grigolo dans le rôle principal.

A très vite pour toujours plus de culture et d’émotion…

signaturee

Rendez-vous sur Hellocoton !

Tu es passé par ici ?