A l’occasion du centenaire de la naissance de Charles Gounod, l’Opéra de Tours et à sa tête Benjamin Pionnier, ont décidé d’honorer le compositeur en dépoussiérant l’un de ses opéras-comiques, Philémon et Baucis. Le livret de Jules Barbier et Michel Carré, dont vous vous souvenez peut-être car ils sont également les librettistes d’Offenbach et à l’origine entre autres des Contes d’Hoffmann.

Cet opéra en deux actes est basé sur la fable éponyme de Jean de la Fontaine, d’après Les Métamorphosesir?t=estgdai 21&l=am2&o=8&a=2070385647 - Philémon & Baucis, de Gounod : triomphe à l'Opéra de Tours d’Ovide. Créé le 18 février 1860 au Théâtre-Lyrique à Paris, elle compte à peine cinq personnages et un chœur, ce qui la rend tout à fait abordable pour rejoindre la programmation de nos maisons d’opéra, aujourd’hui souvent contraintes par des considérations matérielles.

L’argument

Philémon et Baucis sont deux amoureux fidèles, que le temps a épargné. Ils vivent chichement, de quelques vivres et du lait de leur chèvre. Alors qu’une tempête fait rage, Jupiter et Vulcain – en promenade sur Terre – trouvent refuge chez eux. Sans les reconnaître, le couple leur offre l’hospitalité. Pour les remercier, Jupiter leur rend la jeunesse, et avec elle la richesse qu’ils n’espéraient même pas.

de Vermont Hyacinthe Collin (19 Jan 1693 - 16 Feb 1761) Jupiter et Mercure chez Philemont et Baucis 1750 Credit: Nous contacter au préalable pour la publicité. Photo (C) RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Droits réservés

Vermont Hyacinthe Collin, Jupiter et Mercure chez Philemont et Baucis, 1750 / RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Droits réservés

Malheureusement, ce cadeau est quand même empoisonné… avec la beauté, la jeunesse, et la prospérité, apparaissent les tentations ! La belle Baucis est bien du goût de Jupiter, qui lui vole un baiser, non sans déclencher la jalousie de Philémon.

C’est une œuvre légère, donc pas de grand drame, toutes ces péripéties se résolvent sans grand fracas. La portée philosophique n’est pas ici le paramètre le plus important : c’est avant tout une œuvre divertissante.

Une mise en scène déjantée

Julien Ostini prend le parti de l’humour, et fidèle à l’esthétique du genre, reste léger. Jupiter sera un Emmanuel Macron arrogant et ridicule, descendant de son Olympe pour mépriser les petites gens et leur jeter de la poudre de perlimpinpin aux yeux. Le texte est au goût du jour, voire carrément familier. C’est surprenant à première vue, puis on accepte volontiers de se prendre au jeu et le public rit de bon cœur. Je déplore seulement l’usage du comique de répétition, trop fréquent à mon goût. J’aime rire une première fois d’un trait d’humour, mais l’insistance m’en gâche vite le plaisir.

A l’entracte, en discutant avec un collègue, il me fait remarquer à juste titre que la scène des bacchantes a été politisée sans motif légitime : selon lui, elles ne sont que destinées à l’oisiveté, et leur prêter des attributs de révolutionnaires est hors de propos. Si j’ai donc aimé ce moment en simple spectatrice, mon regard analytique tend à être d’accord avec lui.

Sur le plan scénographique le premier acte est beau : de grandes voiles suspendues, un petit feu et sa marmite qui crépite. Rien de particulièrement innovant, mais le charme misérable d’un foyer de pauvres petits vieux qui n’ont que la tendresse pour se réchauffer quand les braises s’essoufflent.

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Au deuxième acte, le plateau se fait plus abstrait. De grandes tiges lumineuses descendent du plafond et représentent le palais fastueux offert par Jupiter. Petit détail dommage : elles ne fonctionnaient pas toutes sur toute leur longueur, ce qu’on ne peut que remarquer.

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La découverte du charismatique Alexandre Duhamel

Avec un parcours brillant et un CV qui laisse déjà rêveur, je découvre ainsi Alexandre Duhamel et je vous le dis : il était temps ! Le baryton a l’aura des grands. Alors oui, le rôle s’y prête, mais sa présence scénique fait des ravages. Je pense pouvoir affirmer sans mentir qu’il domine le plateau.

Torse bombé, costume bleu roi et éclair clignotant à la boutonnière, Alexandre Duhamel campe un Jupiter macho et goguenard. Ses qualités vocales sont d’autant plus mises en valeur que sa diction est impeccable : nul besoin de surtitres quand il intervient. Il a également un grand pouvoir comique, et l’on sait combien le rire est un art exigeant.

Le très attachant couple Nahoun – Droy

La jeune soprano Norma Nahoun incarne une Baucis qui, même sous le poids des ans, n’a pas perdu de sa malice. Elle est lumineuse et sa voix tout à fait charmante. La démarche de petite mamie qu’elle a trouvé est naturelle et sautillante, sans faux pas.

Vocalement, elle manie avec brio les passages de virtuosité que Gounod a glissés dans la partition. Certaines mesures sont aussi difficiles que certains airs de bravoure, mais Norma Nahoun ne laisse rien paraître. Après sa transformation en jeune fille, elle traverse la scène, tourne et virevolte en chantant ses triolets aigus avec une apparente facilité. Si personnellement elle me touche beaucoup plus dans le médium de son registre, elle n’en est pas moins impressionnante.

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Sébastien Droy, dans le rôle de son époux, a fait lui aussi un travail remarquable sur le corps et son rapport à la vieillesse. Les gestes sont ralentis, plus prudents et économisés. L’ouverture de l’opéra est d’ailleurs l’un de mes moments préférés pour ces raisons exactement.

Il se dégage une jolie tendresse entre les deux chanteurs, et je me suis surprise à penser que si à 80 ans mon mariage ressemblait au leur, je serais bien heureuse. En petits vieux, ils sont touchants et représentent facilement le bonheur idéal, pour qui veut bien y croire.

Le chœur des Bacchantes

Marion Grange m’a plu en Bacchante révolutionnaire, notamment sur le plan théâtral. Elle est ce qu’on s’imagine de la militante un peu surexcitée qui électrise les foules et monte aux barricades. On sent en elle un amour de la scène, et une personnalité pleine d’énergie; je suis curieuse de la découvrir dans un prochain rôle.

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(c) Classique News

Enfin, n’oublions pas de mentionner la chorégraphie d’Élodie Vella, qui propose un pas de quatre sensuel et mystérieux, moment suspendu qui aère et élève l’œuvre.

Vulcain, le mal-aimé

Pour ceux qui l’ignorent, Vulcain (Héphaïstos chez les grecs) est l’amoureux éconduit de Vénus. Le cœur brisé et l’égo désintégré, Éric Martin-Bonnet, à la voix de basse venue d’outre-tombe, l’interprète ici. Le rôle lui va comme un gant, et il donne à Vulcain un côté touchant : le spectateur est sans cesse à mi-chemin entre le prendre en pitié et s’en moquer gentiment. J’ai ainsi beaucoup aimé son air de la forge (avec la percussion métallique figurative), et il est nécessaire de saluer le défi physique que suppose sa posture. En effet, Vulcain est voûté car il vit dans sa caverne, et tenir toute une œuvre en chantant plié en deux… chapeau bas !

Surtout, ne manquez pas le prochain opéra donné à Tours…

le chef-d’œuvre de Donizetti, l’Elisir d’amore !

photos : Marie Pétry