Art & Littérature, Culture

Petites scènes capitales de Sylvie Germain

Il y a quelques temps, j’ai été informée qu’un partenariat entre Priceminister et les blogueurs intéressés était lancé : les matchs de la rentrée littéraires 2013. J’ai donc été ravie de choisir un livre à critiquer, et je suis bien curieuse de savoir lequel aura été désigné coup de coeur des blogueurs.

Mon choix s’est porté sur « Petites scènes capitales » de Sylvie Germain, d’une part parce que je ne connaissais pas cet auteur, et d’autre part parce que le petit avant-goût était particulièrement savoureux. Voyez par vous-mêmes :

« L’amour, ce mot ne finit pas de bégayer en elle, violent et incertain. Sa profondeur, sa vérité ne cessent de lui échapper, depuis l’enfance, depuis toujours, reculant chaque fois qu’elle croit l’approcher au plus près, au plus brûlant. L’amour, un mot hagard. »

Tout en évocations lumineuses, habité par la grâce et la magie d’une écriture à la musicalité parfaite, Petites scènes capitales s’attache au parcours de Lili, née dans l’après-guerre, qui ne sait comment affronter les béances d’une enfance sans mère et les mystères de la disparition. Et si l’énigme de son existence ne cesse de s’approfondir, c’est en scènes aussi fugitives qu’essentielles qu’elle en recrée la trame, en instantanés où la conscience et l’émotion captent l’essence des choses, effroi et éblouissement mêlés.

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Qui est Sylvie Germain ?

Née en 1954, Sylvie Germain suit des études de philosophie puis travaille au Ministère de la Culture. Son premier roman, Le Livre des Nuits suivi de Nuit-d’Ambre (une saga familiale de près de 800 pages) reçoit pas moins de six prix littéraires : prix du Lions Club International 1984, prix du Livre Insolite 1984, prix de Passion 1984, prix de la Ville du Mans 1984, prix Hermès 1984 et prix Grévisse. Elle vit à Prague entre 1986 et 1993, et pendant ce temps continue ses activités d’écrivain. À ce jour, elle a publié plus d’une trentaine d’oeuvres, et à noter : elle a été élue à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique.

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Petites scènes capitales

Ce roman est construit, comme l’indique son titre, de petites scènes. Mais elles n’ont de petites que la brièveté, car on comprendra au fil du texte que ces 49 évènements sont autant de moments déterminants dans la vie de Lili : elles sont capitales en cela qu’elles vont modeler le personnage et la faire grandir.  On la suit depuis ses premières années, quand dans les bras de sa grand-mère elle questionne sa venue au monde et la figure fantômatique maternelle. En effet, on apprend dès les premières pages que sa mère est morte en mer, laissant un grand vide chez cette petite fille en quête d’identité. Lili vit avec son père au sein d’une famille recomposée dans laquelle elle n’est qu’un « strapontin », comme le dit si justement l’auteur. C’est une enfant qui observe plus qu’elle ne participe. Elle réfléchit sans bruit, scrute sans ciller. Un jour, elle apprend que son prénom légal est Barbara. En plus, il lui a été donné par la mère morte, à jamais inaccessible, condamnée à n’avoir pas de tombe sur laquelle inviter ses proches à se recueillir. Scène après scène, on devine les cheminements de la pensée de Lili : ses doutes, ses gouffres de questions et ses jalousies sans méchanceté. Les autres ont plus de place qu’elle, les autres sont plus brillants, plus souriants, plus présents. Elle, on ne la voit pas tant que ça, elle est un peu comme sa mère… invisible mais au fond indispensable. Oui, Lili se révèle n’être pas si inutile, c’est elle qui est le pilier dans tout ça. La vie prend le dessus sur cette famille bancale, et frappe dans toute sa violence. C’est vrai que nous sommes dans l’après-guerre, les conditions ne sont pas les mêmes qu’aujourd’hui. Les drames semblent plus vifs et plus fréquents. Ou peut-être que simplement les gens n’en parlent plus de nos jours. Toujours est-il que lorsque la mort frappe, une famille fissurée se transforme en faille dans laquelle s’engouffrer; et les réactions de chacun sont souvent très surprenantes. Bien entendu, l’histoire est riche, les personnages ont bien plus qu’une facette et c’est en cela que ce livre est un vrai moment de littérature.

Sylvie Germain ne ment pas, elle raconte avec un vocabulaire délicieux et fait montre de grandes qualités stylistiques. Vous me direz, on en attend pas moins de quelqu’un qui a remporté tant de prix prestigieux, mais là ça mérite d’être dit et ça fait plaisir de retrouver des auteurs qui choisissent leurs mots avec soin et justesse.

Pour vous titiller l’esprit et vous inviter à découvrir son roman, je vous propose quelques extraits qui m’ont particulièrement touchée. J’aurais pu en sélectionner d’autres, mais je ne voulais pas dévoiler de moments trop importants donc avec ceux-ci je vous laisse la surprise de l’histoire.

« C’est bref, ce n’est presque rien, et pourtant cela reste planté comme un clou d’or dans sa mémoire: le goût d’une tasse de thé noir, brûlant, bu au retour d’une promenade en montagne au cours de laquelle ils ont subi une tempête de neige. Le vent s’est levé, dressant soudain une muraille blanche qui s’est aussitôt mise en marche, a glissé vers eux à toute allure et les a giflés, transis, à demi suffoqués. Plus de lumière, plus de visible, plus d’air, plus d’espace, mais une obscurité blême et un sifflement colossal. « 

« C’est en tant que Barbara qu’elle se présente dorénavant à ses nouvelles connaissances. Barbara Bérégance. Elle y a droit, ce prénom est sien, bel et bien inscrit sur ses papiers d’identité, c’est ainsi que sa mère l’a nommée, et le seul don qu’elle lui ai fait, avec la vie. Elle le porte comme un appel lancé vers la fugueuse, l’inconnue confondue aux eaux de la Méditerranée, comme un rappel également du temps où ces deux-là, son père et sa mère, se sont aimés, car, tout de même, ils ont dû s’aimer avant la déchirure, et sa mère l’aimer elle aussi, au moins un peu, au tout début. »

« Pour ses vingt ans, son père l’invite au restaurant. Elle porte le collier qu’il vient de lui donner, un double rang de perles d’eau douce noires, à reflets bleutés, céladon, violets, absinthe, mauves et bronze clair. Un collier caméléon qui prend en finesse toutes les couleurs environnantes. C’est le dernier bijou légué par Nati, les autres, il les lui a légués progressivement, au fil de ses anniversaires à partir de ses dix-sept ans, et de ses réussites aux examens. Lili doit mériter, d’une façon ou d’une autre, cela même qui lui revient de droit. »

Une note sur 20 ? Allez, disons 16 (je suis peut-être un tantinet généreuse mais j’aime les beaux mots, et Sylvie Germain m’en a appris plus d’un) !

Si vous aussi vous voulez le lire, vous pouvez le trouver ici.

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