Culture, Musique

Musique de chambre : l’écriture fragmentaire au service de l’émotion

Musique de chambre : l’écriture fragmentaire au service de l’émotion

Dans le cadre des Midis musicaux de l’ULB, le 10 octobre 2013 a eu lieu un concert de musique de chambre dans la salle Delvaux. Le programme proposé regroupait le cycle de seize lieder Dichterliebe op.48 de Robert Schumann, interprété par le baryton Xiaozhong Wang et la pianiste Kristina Raczynska, ainsi que le Quatuor à clavier d’Alfred Schnittke avec Juliette Malek Mansour au violon, Cléa Dechambre à l’alto, Corentin Dalgarno au violoncelle et Marie Datcharry au piano.

Le cycle des seize mélodies de Robert Schumann, Dichterliebe (en français «Les Amours du poète») est la mise en musique de poèmes d’Henri Heine extraits de Lyrisches Intermezzo, («Intermezzo lyrique»). Ce cycle date de 1840 que Schumann appelle Liederjahr[1] («l’année des chansons»), année de mariage du compositeur avec la pianiste Clara Wieck, l’un des mariages les plus importants de l’histoire de la musique. En effet, on ne peut parler de Robert Schumann sans mentionner Clara. Clara Wieck était une pianiste virtuose, une compositrice respectée et enseignait également. Robert Schumann, quant à lui, est un compositeur allemand né en 1810 et mort en 1856, et s’inscrit dans une période charnière entre classicisme et romantisme. À la fois compositeur et critique musical, il se considère lui-même comme un romantique, et par là privilégie l’art comme expression de l’individualité et des sentiments. L’œuvre de Heine semble nous montrer le paradoxe entre la mort de la poésie romantique et la résurrection du poète[2] et Schumann n’aura pas manqué de s’inspirer de cette idée: il laisse d’ailleurs à la fin de ce cycle une impression d’ouverture, qui nous invite à méditer cette question. Le Dichterliebe est l’incarnation du lien très fort entre littérature et musique, particulièrement cher aux romantiques allemands: les seize lieder peignent le rapport amoureux envisagé comme une boucle, et les émotions du poète amoureux puis trahi. L’amour nous est ainsi montré sous toutes ses expressions, des débuts rayonnants à la détresse de la séparation puis à la résignation qui transforment cette épreuve en souvenir nostalgique.

Robert_Schumann_1839

L’œuvre de Schnittke, quant à elle, paraît bien plus hermétique aux non-initiés. Alfred Schnittke est un compositeur russe du XXème siècle et a souvent été qualifié de digne successeur de Chostakovitch[3]. Pour lui, et en cela il rejoint la vision de Schumann, la musique est avant tout un langage direct et doit viser à l’expression pure. Les dissonances ne sont qu’un outil qu’il met en œuvre pour nous partager ses sentiments. Composé en 1988, le Quatuor à clavier est une œuvre de la fin de sa vie: en effet, il perd sa mère en 1972 ce qui le marquera profondément, et depuis 1985 il souffre d’attaques cardiaques fréquentes, il a même été déclaré mort à plusieurs reprises. Néanmoins, ces problèmes de santé ne mettront pas un terme à son activité musicale, car il ne nous quitte qu’en 1998. Avec une introduction très présente et surprenante dans laquelle les instruments se mêlent dans une grande tension dramatique, Schnittke bouleverse son auditeur dans un développement et une fin d’une extrême sensibilité.

À priori, il est possible de se demander ce qui unit Schumann et Schnittke: le second est en effet né près de 80 ans après le premier, et le contexte historique et social de leurs vies est différent. Cependant, plusieurs points les rassemblent. En effet, ils partagent l’idée que la musique doit être une forme d’expression de soi et l’occasion de partager des émotions. Ils manifestent tous deux d’un intérêt prononcé pour la question des sentiments humains. Ensuite, sur le plan musical, on ne peut que constater leur parenté en remarquant le caractère fragmentaire de leur écriture. La question de la cohérence analytique des seize lieder schumanniens a ainsi été l’objet de nombreux débats parmi les musicologues, et dans une de ses publications[4], Henri Pousseur cite Roland Barthes à ce sujet lorsqu’il écrit que « l’homme qui a le mieux compris et pratiqué l’esthétique du fragment (avant Werbern), c’est peut-être Schumann; il appelait le fragment « intermezzo » ; il a multiplié dans ses œuvres les intermezzi : tout ce qu’il produisait était finalement intercalé : mais entre quoi et quoi[5] ? » et Barthes d’ajouter que « le fragment est comme l’idée musicale d’un cycle (Bonne chanson, Dichterliebe): chaque pièce se suffit, et cependant elle n’est jamais que l’interstice de ses voisines ». Alfred Schnittke, dans son Quatuor à clavier, reprend des thèmes d’un quatuor pour piano et d’un scherzo de Mahler. Il aimait s’inspirer de compositeurs antérieurs et créer des œuvres en modifiant certains de leurs fragments musicaux. De plus, à l’écoute, on peut noter l’apparition de cellules mélodiques et rythmiques particulières qui sont joués par les instrumentistes, parfois sous forme de dialogue et parfois à l’unisson.

Pour conclure, ce concert fut un succès : Kristina Raczynska est virtuose, mais la technique ne vient pas à l’esprit quand on l’écoute tant on est subjugué par son interprétation. La pianiste semble en effet respirer les morceaux qu’elle interprète, et son jeu s’accorde très bien avec celui du baryton. Xiaozhong Wang est non moins remarquable: son timbre est magnifique et il exprime une gamme de sentiments très subtile. De la colère au ravissement, chaque moment est juste de sincérité et nous raconte l’histoire du poète mal-aimé d’Henri Heine. Enfin, on assiste en les écoutant à un véritable dialogue entre la voix humaine et le piano, aucun ne prend le dessus sur l’autre: ils font corps et en cela c’est un duo réussi. Pour ce qui est du quatuor, malgré la complexité de l’œuvre, les interprètes ont su délivrer un message bouleversant et il est impossible de rester insensible à cette expression d’émotion pure. La fin du morceau est particulièrement touchante, et avec la sourde mort du son, les instruments semblaient rendre leur dernier souffle.

Vous pouvez télécharger ce compte-rendu ici : Concert Octobre 2013 !

Bibliographie

Barthes, Roland, « Le cercle des fragments », Roland Barthes par Roland Barthes, Seuil (coll. « Écrivains de toujours »), Paris, 1995.

Burkholder, Peter, Grout, Donald J., Palisca, Claude, A history of Western Music, 8ème édition, New York : Norton, 2010, pp. 598-614.

Collectif (Anonyme), « Piano Quartet (Mahler) », Wikipédia: The Free Encyclopedia, dernière mise à jour le 16/06/2013, consulté le 10/10/2013, URL : http://en.wikipedia.org/wiki/Piano_Quartet_(Mahler).

Coste, Claude, « Roland Barthes par Roland Barthes ou Le démon de la totalité », Recherches & Travaux, n°75, 2009, pp. 35-54, mis en ligne le 30/06/2011, consulté le 20/10/2013. URL : http://recherchestravaux.revues.org/372 .

Hallmark, Rufus, Review of « Dichterliebe by Robert Schumann » de Arthur Komer, Notes, Second Series, vol. 28, n°4, 06/1972, pp. 687-689.

Hautot, André, « Galerie de portraits: Alfred Schnittke », Math & Physique digitales, Musiques oubliées et contemporaines, mis en ligne le 6/12/2011, consulté le 10/10/2013, URL : http://physinfo.org/chroniques/schnittke.html.

Hoeckner, Berthold, « Paths through Dichterliebe », 19th Century Music, vol. 30, n°1, 2006, pp. 065-080, University of California Press.

Macassar, Gilles, « Schumann Dichterliebe, Brahms Lieder, de Simon Keenlyside et Malcolm Martineau », Télérama, n°3121, dernière mise à jour le 12/09/2013, consulté le 9/10/2013.

Moore, JD, « Schnittke : Piano Quartet, Piano Quintet, String Trio », American Record Guide, vol. 76, n°3, 06/2013, p. 155.

Onkelinx, Jean-Marc, « Le pas de l’oie (1) », Jean-Marc Onkelinx (musicologue-conférencier à l’ULg) – En avant la musique !, mis en ligne le 15/03/2011, consulté le 10/10/2013, URL : http://jmomusique.skynetblogs.be/archives/2011/03/15/le-pas-de-l-oie-1.html.

Pousseur, Henri, « Schumann ist der Dichter », Canadian University Music Review / Revue des universités de musique canadiennes, vol. 2, 1981, pp. 94-113.


[1] Burkholder, Peter , Grout, Donald J., Palisca, Claude, A history of Western Music, 8ème édition, New York : Norton, 2010, pp. 598-614.

[2] Hoeckner Berthold, « Paths through Dichterliebe », 19th Century Music, vol. 30, n°1, 2006, pp. 065-080, University of California Press.

[3] Onkelinx, Jean-Marc, « Le pas de l’oie (1) », Jean-Marc Onkelinx (musicologue-conférencier à l’ULg) – En avant la musique !, dernière màj le 15/03/2011.

[4] Pousseur, Henri, « Schumann ist der Dichter », Canadian University Music Review / Revue des universités de musique canadiennes, n°2, 1981, pp. 94-113.

[5] Barthes, Roland, « Le cercle des fragments », Roland Barthes par Roland Barthes, Seuil (coll. « Écrivains de toujours »), Paris, 1995.

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