Culture, Musique

Manon de Massenet, ou la femme romantique

Dans le cadre d’un cours de musicologie, j’ai été amenée à faire un petit travail de recherche sur un opéra du XIXème siècle. N’hésitez pas à me poser des questions dans les commentaires, je me ferai un plaisir d’y répondre ou de rechercher la réponse si besoin.

Manon de Jules Massenet

ou l’emblême de la femme romantique

Massenet : le compositeur des femmes

Jules Massenet est un compositeur et pianiste français né en 1842 à Montaud, près de Saint-Étienne et mort en 1912 à Paris. « Pendant sa longue carrière qui va de 1867 à 1912[1] », il compose « vingt-trois opéras et opéras-comiques, dix partitions de musique de scène, trois ballets, six drames sacrés, vingt ouvrages symphoniques, deux cents mélodies, une trentaine de duos, trios et choeurs, de la musique religieuse et des pièces de piano[2] ». Compositeur prolifique, il a souvent traité le sujet féminin dans ses œuvres : Manon en 1884, Thaïs de 1894 à 1898, mais aussi Cendrillon, Ariane, Cléopâtre… sont autant de figures féminines et de titres d’opéras composés par Massenet. Les trois oratorios de Jules Massenet content quant à eux l’histoire d’Eve (1875), celle de la Vierge (1880), et celle de Marie-Magdeleine (1893). De plus, bon nombre des centaines de mélodies composées par Massenet portent des titres au sujet féminin, ou célèbrent l’amour.

Manon : l’héroïne massenetienne par excellence

Massenet crée Manon le 19 janvier 1884 à l’Opéra-Comique à Paris après avoir passé deux ans à le composer. Manon est ce qu’on peut appeler un :

« opéra-comique en cinq actes. Opéra-comique ? Le nom fait référence au genre lyrique du XVIIIème siècle qui dérivait de la Comédie-ballet avec de nombreux emprunts à l’opéra séria et au répertoire des airs à boire. […] Opéra comique ne veut pas dire que l’œuvre est comique et que le dénouement sera heureux. Il correspond à des œuvres où des scènes chantées alternent avec des dialogues parlés et des apartés au public. L’opéra comique aborde des sujets de la vie quotidienne et fait souvent allusion à l’actualité. Pourtant, dans Manon de Massenet, tous les dialogues parlés sont accompagnés par l’orchestre. C’est ce qu’on nomme le Mélodrame[3]. »

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Le livret de Manon a été écrit par Henri Meilhac et Philippe Gille, mais Massenet participe à son élaboration. Les auteurs se sont basés sur L’Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut, roman du XVIIIème siècle de l’abbé Prévost, qui raconte l’amour entre Manon et le chevalier Des Grieux. C’est un amour réciproque qui se verra mis à mal par les tentations du luxe. En effet, Manon s’apprête à entrer au couvent lorsqu’elle rencontre Des Grieux et tombe sous son charme. Elle décide de s’enfuir avec lui. Au deuxième acte, les ennuis commencent et les amants sont séparés. Des Grieux souhaite épouser Manon mais son père n’approuve pas ce mariage, et des prétendants jaloux vont enlever Des Grieux pour se rendre service à tous. Les prétendants, Guillot, Lescaut et Brétigny, promettent tous d’offrir une vie luxueuse à Manon – qui est de condition pauvre –. Les quelques remords et l’amour sincère de Manon pour Des Grieux ne seront pas suffisants : elle décide de suivre Brétigny. Lors du troisième acte, c’est la fête au Cours-la-Reine. Manon s’y promène au bras de Brétigny, c’est son apogée car elle est enviée de tous, mais par hasard elle entend que Des Grieux va entrer dans les ordres ; en effet, il tente désespérément d’oublier Manon et sa trahison. Elle lui rend alors visite, et ainsi à la fin du troisième acte, c’est la réconciliation : Des Grieux succombe aux avances pressantes de Manon, et ils fuient ensemble une seconde fois.

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La descente aux enfers commence lorsqu’au quatrième acte, Des Grieux et Manon sont ruinés et jouent leurs dernières économies contre Guillot : ils gagnent, mais sont accusés de tricherie et arrêtés par la police. Le dernier acte voit la déchéance de Manon qui, après la libération de Des Grieux par son père, est condamnée à être déportée en Louisiane. Une tentative d’évasion est inutile, mais le chevalier arrive à faire payer un garde pour pouvoir passer quelques minutes avec Manon. Malheureusement, il est trop tard : Manon meurt dans les bras du chevalier Des Grieux. L’amour n’a pas vaincu et n’a pu se résoudre que dans la mort. Mais, comme le dit le musicologue-conférencier Jean-Marc Onkelinx, qui enseigne également au Conservatoire royal de Liège :

« Manon, c’est avant tout une tragédie. Symbole d’une femme qui s’affranchit dans un siècle qui l’étouffe, elle joue à la femme-objet. Chaque considération sur le personnage est une vue masculine, chaque perception de Manon est le résultat du regard de l’homme. Dans cette optique, le rôle de femme qu’on lui a attribué : concrétisation des fantasmes de l’homme. Époque paradoxale que ce XIXème siècle qui voit à la fois la femme comme objet sexuel et comme le symbole maternel. Images pieuses d’une Vierge Marie, femme idéale et mère de tous d’une part, femme fatale, insaisissable et objet de tous les fantasmes d’autre part[4]

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L’opéra de Massenet, dont il a réduit le titre au simple prénom  Manon place vraiment la figure féminine au centre des préoccupations. Elle est courtisée, enviée, et aspire au luxe : mais en se laissant trop aller à ses passions, son parcours la mènera à la ruine puis à la mort.

Le traitement musical de la figure féminine, ou la sensualité chez Massenet

Sur le plan musical, cet opéra est l’exemple le plus connu de l’alternance du parlé et du chanté dans la musique[5]. L’un des traits caractéristiques de l’écriture de Massenet est son goût pour les lignes mélodiques. Ainsi, il compose « toute sa partition […] comme une mélodie continue[6] ». Comme l’explique Joseph Loisel dans son analyse musicale, « il y a dans Manon des duos, des quatuors et des trios construits à la manière ancienne ; au milieu de la trame mélodique, le « morceau » fleurit sous son aspect le plus classique, avec son motif initial, généralement répété deux fois, avec son milieu, souvent dans une tonalité, un rythme ou un sentiment différents du début, enfin avec la reprise, parfois abrégée, du premier motif[7]. » Massenet, qui vit la charnière du XIXème siècle au XXème siècle, conserve un cadre traditionnel mais laisse flotter ses mélodies comme un fil conducteur qui traverse l’œuvre tout entière, et fait ainsi preuve de modernité. Massenet est considéré comme un compositeur d’opéra emblématique du style français, et plus particulièrement du romantisme à la française. Le style français qu’on attribue aux opéras de Massenet est sans doute, comme l’écrit Joseph Loisel, dû à la clarté. En effet, « en tout et toujours, le Français a fait de la clarté l’une des qualités primordiales de toute œuvre d’art. Claire, Manon l’est, et telle est la limpidité de ses mélodies et de ses harmonies, que point n’est besoin de l’entendre un grand nombre de fois pour en saisir les moindres détails[8]. » Pour résumer, Massenet est un érudit de la musique et met en œuvre une grande économie de moyens pour délivrer son message de la manière la plus efficace et la plus poétique. Et Joseph Loisel de conclure : « la science, avec laquelle il se sert des ressources de l’harmonie, pour amplifier les élans de sa pensée mélodique, l’adresse avec laquelle il manipule la matière musicale, tout cela, il le cache soigneusement, pour ne laisser paraître que la grâce, l’esprit et l’élégance[9]. »

Vous pouvez télécharger ce sujet ici : Manon – Massenet !

Bibliographie

[1] Vuillermoz, Émile, Histoire de la musique : Les grandes études historiques, Librairie Arthème Fayard, Paris, 1949 (8e édition), p. 295-298.
[2] Ibid.
[3] Onkelinx, Jean-Marc, « Manon (1) », Jean-Marc Onkelinx (musicologie-conférencier à l’Ulg) ) – En avant la musique !, 31/05/2012, consulté le 02/12/2013.
[4] Onkelinx, Jean-Marc, « Manon (2) », Jean-Marc Onkelinx (musicologie-conférencier à l’Ulg) ) – En avant la musique !, 01/06/2012, consulté le 02/12/2013.
[5] Giroud, Vincent, Brochure de la « 11ème édition de la Biennale Massenet », Opéra Théâtre de Saint-Étienne, du 20/10/2012 au 07/12/2012.
[6] Loisel, Joseph, Manon de Massenet : Étude historique et critique, Analyse musicale, éd. Paul Mellotttée (coll. « Les Chefs-d’œuvre de la musique »), Librairie Delaplane, Paris, 1922, Encyclopédie de l’art lyrique français, mise en ligne par l’Association de l’Art Lyrique Français, consulté le 08/12/2013.
[7] Loisel, Joseph, Manon de Massenet : Étude historique et critique, Analyse musicale, éd. Paul Mellotttée (coll. « Les Chefs-d’œuvre de la musique »), Librairie Delaplane, Paris, 1922, Encyclopédie de l’art lyrique français, mise en ligne par l’Association de l’Art Lyrique Français, consulté le 08/12/2013.
[8] Ibid.
[9] Ibid.

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