Cinéma, Culture

Le néoréalisme italien

Le néoréalisme italien est identifié dans l’Histoire du cinéma comme un fait historique, singulier, et dont l’influence perdure encore. Gilles Deleuze, dans L’image-temps, dit que la véritable césure dans l’Histoire du cinéma se situe au niveau de la 2nde Guerre Mondiale, et de ce qu’il s’est passé à cause de cet évènement dans le cinéma européen et plus particulièrement avec le néoréalisme italien dès 1943.

L’ensemble des films néoréalistes se situe entre  1944 et 1952: c’est un mouvement artistique d’une durée très courte mais qui a une importante résonnance dans l’Histoire. Le renouvellement du cinéma italien sera un pivot pour le renouvellement du cinéma en Europe.

I. Caractérisation Générale du Courant

1. Quelques noms

Roberto Rossellini

Roberto Rossellini (1906-1977) : le mouvement néoréaliste s’est essentiellement constitué autour de lui et de ses œuvres comme Rome, Ville Ouverte (1945), Paisa (1946) ou encore Allemagne, Année Zéro (1948).

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Luchino Visconti (1906-1976) : trois films néoréalistes, et pas des moindres, avec pour titres Ossessione (Les Amants Diaboliques, 1942), La Terra Trema (La Terre Tremble, 1948) et Bellissima (sur les coulisses du cinéma, 1951).

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Giuseppe De Santis (1917-1997) : peu de films mais unanimement considéré comme un des plus grands réalisateurs italiens. Le déclin du néoréalisme sera un coup très dur pour lui, après des œuvres comme Giorni Di Gloria (Jours de Gloire,  1945), Riso Amaro (Riz amère, 1950, qui, à cause de son intrigue érotico-policière n’est pas vraiment néoréaliste). Son engagement politique était plus affirmé.

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Vittorio De Sica (1901-1974) : son œuvre est primordial pour le cinéma néoréaliste, avec notamment Le Voleur de Bicyclette (1948). Il était très proche du mélodrame.

Ces quatre-là forment «l’école italienne de la Libération», le mot libération prenant ici un double sens: entre libération artistique et libération de l’Italie par les américains. Bazin les définit comme ceux qui ont amené «l’esthétique de la réalité».

Le néo-réalisme est un projet politique (témoigner des conditions de vie en Italie après la Libération, et montrer le monde contemporain dans toute sa vérité, avec la pénurie de moyens, la crise politique) associé à des contraintes techniques (peu de moyens, donc tournage en extérieur…).

2.Conséquences formelles

La description de questions de sociétés va l’emporter sur les soucis de l’intrigue. Les thèmes principaux sont le sous-développement économique et le chômage. Il y a un fort lien avec une tradition documentaire, pour tout ce qui concerne le traitement de la lumière et l’enregistrement du réel, très proche de Vertov.

On résume souvent le néoréalisme à certains critères: personnages de milieux populaires, acteurs non professionnels, décors naturels (par souci esthétique et manque de moyens pour tourner dans les studios), large place faite à l’improvisation et refus des effets visuels ou du montage. C’est un cinéma peu spectaculaire mais terriblement réaliste, qui fait forcément rupture dans l’Histoire du cinéma.

Mais on peut relativiser tout cela. En effet, même si les films se veulent réalistes, ils présentent tous une fiction particulière. Et même si la plupart n’ont pas de héros à proprement parler, ce sont toujours les différents personnages qui conduisent l’action, devenant ainsi des héros. Il n’était pas rare que les acteurs soient professionnels ou que les intrigues aient une place très importante dans les films. Il n’était pas rare non plus que les cinéastes utilisent des éléments de décors fictifs en extérieur, ou même tournent certaines scènes dans des studios. Ainsi La Terre Tremble met bel et bien en scène des amateurs et des vrais pêcheurs d’un village sicilien, mais rien n’est laissé au hasard, et il n’y a aucune part à l’improvisation. Rome Ville Ouverte met en scène des acteurs connus, presque tout le temps dans des studios. Certains épisodes de Paisa sont tournés avec des acteurs napolitains. Il n’est pas rare que les cinéastes utilisent des musiques «hollywoodiennes» sur des scènes dramatiques, et l’usage des dialectes, pourtant très importants à l’époque, est banni pour une bonne compréhension dans toute la péninsule italienne.

De nombreuses critiques ont dit que les cinéastes du néoréalisme étaient volontairement trop pessimistes et offraient une vision trop déformée de la réalité en insistant sur les malheurs, et en oubliant les choses positives.

3. Petits rappels historiques et point de vue de Scorsese

Un élément important dans l’arrivée du néoréalisme en Italie est la destitution de Mussolini, le 25 juillet 1943. En effet après cet évènement, c’est la fin du fascisme en Italie mais aussi le début de la République de Salo, les allemands aidant Mussolini à s’installer sur les bords du lac de Garde, jusqu’en avril 1945. À cette époque, les films qui sortent sont extrêmement influencés par cette situation, même s’ils n’en parlent pas ouvertement.

Le premier film néoréaliste, en tout cas celui qui fut considéré comme tel, Rome Ville Ouverte, parle de Rome pendant l’occupation, et met en scène des résistants dans ce contexte. L’Histoire récente et contemporaine est donc très importante dans le cinéma néoréaliste italien.

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Pour Scorsese, dans son documentaire sur le cinéma italien, le néoréalisme est une réaction à un épisode de l’Histoire de l’Italie. Pour lui, cela représente bien plus que ça: il dit d’ailleurs dès le début que si il n’avait pas vu ces films lorsqu’il était jeune, il aurait sûrement été une autre personne et un autre cinéaste, c’est dire l’importance qu’il leur donne. Il rajoute que ces films étaient tellement puissants qu’ils firent pleurer ses grands-parents, lorsque toute la famille se réunissait autour de la télévision. Et que, avant ces films, son monde se réduisait à sa petite vie de quartier, entre l’église et l’appartement, mais qu’après, il devint « much bigger ». Dans ce mouvement, l’illusion cède place à la réalité: c’est une situation désespérée (que ce soit au niveau des moyens, du contexte, de la misère, etc) qui a donc amené des mesures désespérées (tout ce qui concerne les techniques de tournage). C’est aussi et surtout la concrétisation d’un besoin moral et spirituel, dont l’objectif était de rendre justice à la vie telle qu’elle est, aux choses telles qu’elles sont.

Des films comme Rome Ville Ouverte, Paisa, La Terre Tremble ou Le Voleur de Bicyclette ont été très importants pour lui, avec des images très fortes. Et il ne fut pas le seul à être influencé par ces films: la Nouvelle Vague française, le cinéma indépendant américain (avec notamment John Cassavetes, qui sera très important pour le début de carrière de Scorsese) ou encore le cinéma asiatique.

II. Le néoréalisme dans l’Histoire du cinéma italien

Les historiens se basent sur 2 moments principaux: l’âge d’or du muet, et le néoréalisme. On assiste en effet à un déclin du cinéma italien dans les années 20, après l’Âge d’Or.

Après ce déclin, c’est la période fasciste du cinéma italien. Et cela donne lieu à un paradoxe: les cinéastes néoréalistes ont été  formés par des écoles qu’on pourrait qualifier de fascistes, et le mouvement néoréaliste est lui-même né de la faillite des 3 choses qui faisaient la puissance du cinéma fasciste: la Lucce, un ensemble de films de propagande du fascisme dans le cinéma, le téléphone blanc ou telefoni bianchi, un ensemble de films de fictions qui faisaient l’éloge du fascisme et étaient complètement insouciants et sans aucun but intellectuel (donc vraiment l’opposé du néoréalisme), et enfin Cinecittà.

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Le régime fasciste décide en effet de favoriser la culture populaire et notamment le cinéma. C’est dans ce contexte que naît Cinécittà en 1937. Dans la campagne du sud-est de Rome, surgissent, au milieu de nulle part, les studios mythiques dont Federico Fellini dira plus tard: «La première fois que j’ai entendu ce nom, Cinecittà, j’ai compris que c’est la ville où j’aurais voulu habiter, et qu’elle aurait fait partie de ma vie. Pour moi c’était l’endroit idéal, le vide cosmique avant le Big Bang». Leur inauguration a lieu le 28 avril 1937. On y trouve une école de cinéma, des locaux techniques et des décors… C’est là que près d’un millier de films italiens et internationaux ont été tournés: Ben-Hur (1959), La Dolce vita (1960), E la nave va (1983)… L’âge d’or se situe dans les années 1950 où plusieurs réalisateurs américains viennent investir les lieux. Mais pendant la 2nde Guerre Mondiale, les allemands les utilisèrent comme entrepôt, que les Alliés bombardèrent, en détruisant la majeure partie. Lorsque la guerre se termina, les Studios devinrent un camp de réfugiés et furent inutilisables par les cinéastes italiens.

Cinecittà en ruine, la pellicule manquante, la législation fasciste d’aide aux films disparue, les banques n’osant pas faire d’avances à une industrie qui semblait perdue… Le cinéma italien semblait courir à sa fin, mais les cinéastes néoréalistes ne se formalisèrent pas de toutes ces difficultés. La plupart d’entre eux furent formés dans une école de cinéma très dynamique créée en 1935. Y passèrent de grands cinéastes italiens, mais aussi des étrangers et des comédiens.

Le néoréalisme est un terme qui émerge de commentaires sur les films, qui tiennent à souligner le caractère réellement inédit du quotidien, et qui fut utilisé en premier par le monteur Mario Serandrei sur le film Ossessione, de Visconti, en 1943.

III. Rossellini

Le père de Roberto, Angiolo Giuseppe Rossellini, dit Beppino Rossellini, était un architecte connu de la capitale. Beppino Rossellini a construit le premier cinéma romain (un théâtre dans lequel des films pouvaient être projetés), autorisant Roberto à assister librement à de nombreuses séances. Roberto a donc commencé à fréquenter le cinéma à un très jeune âge. Au décès de son père, il se met à travailler comme preneur de son pour des films, et, pendant un certain temps, exerce accessoirement tous les métiers liés à la création d’un film, gagnant de la compétence dans chaque domaine. C’est la première fois qu’il travaille, on peut donc dire qu’il n’aura jamais rien fait d’autre que du cinéma.

Les premières réalisations de Rossellini furent des courts-métrages: en 1936, Daphne (Daphné) et en 1939, Fantasia Sottomarina (Fantaisie aquatique). Il n’est pas encore dans son optique néoréaliste, mais cela ne saurait tarder.

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Lorsque le régime fasciste prend fin en 1943, juste deux mois après la libération de Rome, Rossellini travaillait déjà sur Rome, ville ouverte (Roma, città aperta) (avec Fellini qui participa au scénario et Fabrizi qui interprétait le rôle du prêtre). Il produisit lui-même le film (la majeure partie de l’argent est venue de crédits et de prêts). Ce film dramatique, sorti en 1945 a un succès immédiat et obtint l’un des Grand Prix du Festival de Cannes en 1946. En 1946, Rossellini réalise Païsa (Paisà), un film avec des acteurs non professionnels (Giulietta Masina y figure), puis en 1948, Allemagne année zéro (Germania anno zero), parrainé par un producteur français et filmé dans le secteur français de Berlin. À Berlin aussi, Rossellini aurait préféré faire jouer des acteurs non professionnels, mais n’a pu trouver de visage qui pouvait l’«intéresser». Ces trois films forment sa Trilogie d’après-Guerre.

Ses films entrent rapidement dans une logique internationale, et permettent ainsi de développer une nouvelle image de l’Italie. Il est sujet à des survalorisations critiques des Etats-Unis et de France: Rossellini est considéré comme un messager, et ces films sont ses messages. Ce qui constitue sa carrière est la conscience historique, qu’il allie avec une sorte d’opportunisme (il a travaillé sur quelques films fascistes), et il introduit une idée de coïncidence entre le cinéma et la vie moderne, qui ne sont pas propres au néoréalisme.

Les films de Rossellini sont des fictions où toute l’Italie, même ceux qui sont opposés les uns aux autres, se retrouve. Comme la plupart des néoréalistes, Rossellini travaille avec des professionnels du cinéma qui ont été des maîtres dans leur domaine avant la Guerre, ce qui introduit une forte nuance par rapport à l’amateurisme des acteurs.

Pour conclure

Idée énoncée par Scorsese, et Godard avant lui: les Italiens se reconstituent une image de Résistance à la faveur du néoréalisme, et ce courant s’annonce comme une moisson de films politiques dans le cinéma italien des années 50. Il y a aussi une idée de création d’une image: l’Italie de Rome Ville Ouverte n’est pas l’Italie de Mussolini.

Dans les films, le peuple est souvent en marche.

Mais ce sont les films qui font marcher le peuple.

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