Cinéma, Culture

L’arrivée du parlant (1927-1932)

L’arrivée du parlant

C’est un évènement qui a eu des conséquences sur le cinéma sans pour autant le modifier complètement. Par exemple, les modes de production n’ont pas changé : les grands Studios présents en 1925 le seront toujours en 1935.

Dans les années 30 et 40, les Studios dominent l’industrie du Cinéma. La Paramount et Warner Bros. sont les plus créatifs, notamment la Paramount, qui est un grand laboratoire. La MGM est bien le studio le plus puissant au niveau commercial, mais ils ne sont pas très créatifs. Le Parlant arrive donc en 1927 : c’est l’aboutissement du travail effectué par les techniciens du muet, pendant de nombreuses années.

Le 1er film sonore : Don Juan, en 1926. Uniquement des bruitages, pas de paroles.

Le 1er film parlant : The Jazz’s Singer, en 1927 produit par la Warner Bros., mais avec quelques moments muets.

Le 1er film 100% sonore et parlant : Lights of New-York, en 1928.

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La Guerre des Brevets

L’arrivée du parlant résultant d’avancées technologiques, et le cinéma hollywoodien étant dominé par les Studios, il est normal que ces studios se soient lancés dans une course au parlant. La Warner Bros et la Fox (qui deviendra plus tard la 20th Century Fox, et qui produisait les plus importants films de la fin du muet) sont les premiers studios à s’intéresser au parlant.

La Warner se lance en premier et achète le brevet «Vitaphone» et la technique «Sound on disc». Ils produiront avec ce brevet et cette technique les trois films mentionnés plus haut.

La Fox achète le brevet «Movietone» et la technique «Sound on film». Mais la Fox est prise de cours, en effet les salles se sont déjà équipées pour les films de la Warner.

Un film, pourtant, va tout changer : L’aurore (The Sunrise), en 1927, réalisé par Burnau. Ce film est considéré comme l’un des plus grands films de l’histoire. Avant le film, Burnau était considéré comme l’un des plus grands réalisateurs au monde : il avait carte blanche pour réaliser le film qu’il voulait. C’est la Fox qui produit ce film et son succès sera tel que ce sera la technique de la Fox, le «Sound on film», qui sera conservée. L’influence de ce film traversera les âges (on la retrouve chez Ford notamment).

En 1929, toutes les salles qui s’étaient équipés pour la Warner doivent se rééquiper. Ainsi, pour les premiers films parlant, de nombreuses salles ne seront pas équipées  et c’est uniquement en 1932 que l’arrivée du parlant s’achèvera: toutes les salles partout dans les Etats-Unis pourront regarder les films parlant, avec le brevet «Movietone» et la technique «Sound on film».

Les Conséquences

 

Les conséquences dites négatives

De nombreux films utilisent le parlant n’importe comment, et il y a une prolifération des dialogues dans de nombreux films, qui deviennent ainsi rapidement lourds et longs, avant l’arrivée des bruitages.

Entre 1929 et 1930 l’enregistrement du texte se fait en direct, sans postsynchronisation. Cela entraîne une pétrification du jeu, pour que les acteurs restent proches des micros et puissent être correctement enregistrés. C’est en totale opposition avec la fin du muet, qui montrait une impressionnante richesse de mouvements de caméra, de complexité de montage, que le parlant aura du mal à reconquérir. Ainsi, pas de travelling, à cause du bruit du charriot: montage continu, linéaire, souvent ennuyant. Cette façon de filmer parasite la créativité des cinéastes.

Le film Singing in the rain (Chantons sous la pluie), réalisé en 1952, parle du passage du muet au parlant, et se concentre sur le son. Par exemple, dans la scène de l’enregistrement pendant laquelle l’actrice ne comprend pas qu’elle doit parler près du pot de fleurs, puis, lorsque le micro est entre ses seins, on entend le battement de son cœur: la projection est une mascarade et une catastrophe, le son étant bien trop aléatoire.

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Le film Boulevard du Crépuscule, (Sunset Boulevard) sorti en 1950, raconte les aléas du passage au parlant pour les acteurs du muet dont les voix ou le jeu d’acteur ne se prêtaient pas au nouveau cinéma. C’est une comédie noire de Billy Wilder. En effet, l’arrivée du parlant a ruiné de nombreuses carrières : certains acteurs avaient des voix atroces, ou simplement le rapport entre leur voix et le personnage qu’ils incarnaient et auquel le public les avait identifié n’était pas bon. Par exemple, une des plus grandes star du cinéma muet, John Gilbert, ne passera pas le cap du parlant malgré l’aide de son amie Garbo qui le fit jouer en 1933 dans un film. Gilbert tombera en dépression et dans l’alcoolisme, avant de finir sa vie prématurément vers la fin des années 30.

Les conséquences dites positives

On assiste à l’arrivée d’un genre: le film musical. Et plus important encore, c’est la naissance de la musique de Cinéma. Avant le parlant, le muet avait aussi une musique, mais elle n’était pas propre à chaque film. C’était une musique d’accompagnement: chaque cinéma avait une liste de partitions qui correspondait à un genre de scène ou de film précis, sans correspondre jamais vraiment au film. Jusqu’en 1932, le dialogue semble si important que peu de réalisateurs décident d’utiliser des compositions de musiques originales de films.

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Max Steiner a inventé la musique de Cinéma. Ce compositeur de Music-Hall à Broadway dans les années 20 est engagé par RKO, studio qui naît avec le parlant et dont le logo est une tour d’émission et de transmission, essentiel dans la création de films dans les années 30 et 40. Steiner a l’intuition que la musique peut prendre une place très importante dans le cinéma, intuition qui lui vient de sa culture d’opéra. Il est le fils de Johan Strauss (le beau Danube bleu), élève de Richard Strauss et fan inconditionnel de Wagner. Il veut ainsi transmettre la tradition d’opéra au cinéma, en prenant l’exemple de Wagner, justement. Wagner a transformé l’opéra en décidant de raconter l’Histoire en musique, et en composant des thèmes pour des personnages, pour des lieux, pour des sentiments: c’est la technique du leitmotiv. Pourquoi ne pas appliquer cette technique au cinéma ? La pensée de Steiner est de faire en sorte que la présence de la musique dans le cinéma passe de nulle à essentielle.

Et pour que cela se passe, il va s’y atteler: pour son premier film, Symphony of Six Millions (L’Âme du ghetto), il compose la musique. Mais le film qui va convaincre Hollywood et le monde entier de l’importance de la musique dans le cinéma est, sans contexte, King Kong (1933) qui, pour 1h40 de film, possède 1h30 de musique.

King Kong est l’un des films les plus importants du cinéma classique. Un cocktail de sujets différents ont fait son succès: le monde contemporain des années 30, l’exotisme de l’île, le fantasme du monde perdu (qui vient d’un livre de Sir Conan Doyle). Son remake en 1976 est décevant techniquement, et au niveau du ton: on ne retrouve pas le lyrisme de la version récente de Peter Jackson, il n’y a pas de mythologie érotique comme dans la version de 1936, des dialogues mauvais, etc…

La version de 1933 ne présente aucune musique pendant les dix premières minutes: la musique commencera seulement lorsque les personnages arrivent sur l’île du crâne, et ne s’arrêtera pratiquement jamais. Merian Cooper, le réalisateur, était une sorte d’aventurier du cinéma avant de faire ce film, d’où l’idée d’allier la découverte et la création.

La musique de Steiner est une des clefs du succès du film: accompagnement constant qui intensifie, dramatise, émeut, dédramatise, participe, etc… Steiner a créé un thème pour chaque personnage ou chaque évènement, qu’il utilise ensuite à toutes les sauces. Il fait déjà une sorte de postsynchronisation de la musique.

Steiner passera à la Warner Bros. en 1935-36, jusqu’à la fin de sa carrière et le milieu des années 60: entre 33 et 64, il aura composé plus de 300 partitions de cinéma, et dans pratiquement tous les grands films de l’Âge d’Or du Cinéma Hollywoodien. Autant en emporte le vent, Casablanca, La prisonnière du Désert, etc… sont autant de ses chefs-d’oeuvre. En matière de musique de film, on peut dire que l’évolution sera exponentielle: en un seul film (King Kong) et avec un seul compositeur (Steiner), la musique de Cinéma prend sa forme et caractérise le Cinéma Hollywoodien Classique.

Une autre figure importante de la musique à Hollywood est Walt Disney. C’est l’un des producteurs les plus importants de l’Histoire du Cinéma, pour ce qui concerne la musique. Son film Fantasia (1940) est l’un des plus ambitieux de l’Histoire, ou tout du moins de l’époque. Walt Disney meurt en 1967; de la fin des années 20 à la fin des années 30, lui et son équipe font exclusivement des courts-métrage, avec une grande série, les Silly Symphonies. Le premier long métrage de la firme est Blanche Neige et les 7 nains, qui est aussi le premier long-métrage d’animation. Disney sera un des premiers producteurs à croire en la couleur, mais aussi et surtout en la musique de Cinéma. Il invente ainsi le mickeymousing, qui est un effet de musique consistant à accompagner chacun des mouvements physiques qui sont à l’écran. Cet effet a été critiqué come trop simpliste et a permis à certains, sur la base de cet argument, de dénigrer la musique de film, mais cet effet a une importance capitale dans les mœurs. Ainsi, maintenant, par exemple, on sait le bruit que fait une idée lorsqu’elle apparaît.

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Les différentes vagues d’immigration vers les Etats-Unis ont nourri le côté pluriculturel du Cinéma Hollywoodien. Ainsi, on a tendance à dire que la musique du Cinéma Classique est reconnaissable entre mille, et à l’assimiler à ce Cinéma en particulier. Pourtant, la Grande Musique Hollywoodienne est la même musique que celle de l’Europe à la fin du XIXème siècle: c’est du Romantisme Européen. Le style hollywoodien, et surtout sa musique, est imprégné par l’Europe.

Les réactions face à ces conséquences

Les limites du parlant ont duré le temps que les cinéastes l’ont supporté. Ils ont ainsi rapidement imposé des développements aux Caméras, etc.

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Rouben Mamoulian (1897-1987) est un des cinéastes les plus connus des années 30. Il a travaillé à la Paramount, à la Fox, à la MGM, avec Henry Fonda, Marlène Dietrich, Greta Garbo, etc. Il est recruté par la Paramount en 1929, en plein succès à Broadway : c’est un cinéaste du parlant. Ses films contredisent totalement les limites de l’arrivée du parlant.

Quelques exemples concrets

Dr Jekill and Mr Hyde, 1932: développé par Paramount, réalisé par Mamoulian. Le film présente une dualité entre les deux faces du personnage principal, dualité allégorique de la rivalité entre la sauvagerie et la civilisation. Tout le début du film est filmé en plan subjectif: on est projetés à l’intérieur du personnage. Il passe d’une personne très passionné (plans subjectifs) à un homme très social (plans objectifs): pour montrer cela, Mamoulian est obligé de filmer en caméra mobile, malgré les difficultés à l’époque pour filmer en mouvement et pour capter le son en même temps.  Ce film exploite donc les possibilités du Cinéma, même si le son n’est pas véritablement parfait (pas de vrai fond sonore).

La transformation du personnage principal est aussi une prouesse technique au niveau du son. Le côté sauvage implique du mouvement et une impossibilité de cohabiter: superposition de plans, fondus, ainsi que flashbacks, mais, et c’est là que le film devient exceptionnel à l’époque, des voix se superposent ! Il y a donc présence de mixage. Le montage audio est très complexe et riche: c’est un bon exemple des créations par rapport aux dialogues, à l’époque. De plus, il y a un Effet spécial par l’utilisation de filtres de différentes couleurs pour faire apparaître le maquillage (maquillage couleur invisible avec filtres devient visible dès qu’on enlève le filtre) dû à la transformation (important pour ne pas briser la continuité du plan).

Carrefours de la ville (City Streets), 1931 : Toujours Mamoulian et la Paramount. Mamoulian se préoccupe beaucoup des dialogues, mais aussi des bruitages et de l’ambiance sonore. Les deux films caractérisent parfaitement le style de la Paramount, qui est le Studio qui fait le plus de recherches formelles dans les années 30.

Love Me Tonight 1932 : Toujours Mamoulian et la Paramount. Comédie Musicale. Dans la mise en scène sonore du réveil de Paris: c’est «la symphonie des Bruits». Maurice Chevalier est un acteur et chanteur français qui aura une importante carrière à Hollywood. Mamoulian stylise le réveil de Paris avec la symphonie des bruits. Dans la circulation de la chanson « Isn’t it romantic » à travers tout le pays entre les deux amoureux qui ne se connaissent pas encore, le grotesque du bruit de l’échelle sur le balcon est utile et volontaire. Le dialogue, cru et lourd de sous-entendus, aurait été impossible après 1934.

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