A Tours, nous avons la chance d’avoir un très beau cinéma proposant une programmation variée et de grande qualité. Pour les mordus de films cultes de l’Histoire du 7e art, la Cinémathèque organise projections de chefs-d’œuvre des décennies passées, rencontres avec de grands réalisateurs, et autres festivals qui ouvrent le regard sur la création cinématographique internationale…

Genèse du film

La semaine dernière avait lieu une soirée autour du film de John Ford The Grapes of Wrath (Les raisins de la colère). Sorti en 1940 de la grosse machine industrielle hollywoodienne 20th Century Fox, il est l’adaptation du roman éponyme écrit par Steinbeck en 1939; roman qui lui a valu le Prix Pulitzer en 1940. Vous vous souvenez peut-être de Steinbeck pour avoir lu (ou dû lire) Of Mice and Men (Des souris et des hommes), l’histoire tragique de deux amis qui travaillent comme saisonniers sur les ranchs et dont l’un, très gentil mais considéré comme l’idiot du village, a une force colossale qu’il ne sait pas maîtriser.

Promesse de succès, le projet est produit par Darryl Zanuck, figure éminente et incontournable de l’Âge d’or du cinéma hollywoodien. Si vous le souhaitez (demandez-moi dans les commentaires), je vous parlerai plus en détails de lui. Pour faire court, il a d’abord été gagman pour Charlie Chaplin, fait partie du milieu hollywoodien pendant plus de 50 ans et a vécu la transition du cinéma muet au parlant, Son ascension impressionnante le mène jusqu’à finir sa carrière dans les années 70 et il meurt seulement neuf petites années après son dernier film.

Synopsis

The Grapes of Wrath est un road-movie à travers l’Amérique en crise de 1929. Le personnage principal, Tom Joad (interprété par le charismatique Henry Fonda, père de l’actrice Jane Fonda) sort tout juste de prison et rentre chez ses parents. La famille Joad vit dans le sud du pays, région la plus fortement touchée par la Grande Dépression et le Dustbowl (succession de tempêtes de sable qui ont ravagé les terres agricoles et ruiné les exploitants).

Ou plutôt, vivait. Car quand Tom arrive, il trouve sa maison désertée. En effet, les banques ont exproprié tous les agriculteurs endettés de la région (donc tous les agriculteurs) et ils sont contraints de partir sur les routes en quête d’un El Dorado salvateur. La Californie devient leur idéal, attirés par la promesse de l’emploi dans les hectares de vergers qui ont besoin d’ouvriers pour récolter les fruits mûrs.

Tom croise Casey, ancien pasteur et maintenant personnage fantomatique dispensant des conseils sages à mi-chemin entre paroles avisées et élucubrations d’illuminé. Il est profondément marqué par le drame qui se joue et sera la lanterne qui éclaire le chemin de Tom. Les deux amis apprennent d’un voisin que la famille Joad est chez leur oncle Jim, tout ce petit monde se retrouve pour partir vers la Californie.

Tom Joad : That Casy. He might have been a preacher but he seen things clear. He was like a lantern. He helped me to see things clear.

Leur route est semée d’embûches, et la famille va de désillusion en désillusion. L’inquiétude grandit inexorablement le long de la fameuse route 66, à mesure qu’ils croisent d’autres familles désemparées. Certains leur disent revenir de Californie où ils n’ont trouvé que misère et injustices… Mais la famille n’a pas d’autre choix que d’avancer; elle n’a nulle part où retourner.

Le périple touche à sa fin, non sans séquelles, et les Joad découvrent une région où les paysans se font exploiter et s’entassent dans des camps de réfugiés (bidonvilles que nous connaissons aujourd’hui dans certains pays en développement) où les enfants font la queue pour un bol de farine au saindoux. La population californienne voit généralement d’un mauvais œil cet exode rural et l’arrivée massive de pauvres en pantalons troués.

Dans ce climat de tensions, des voix s’élèvent petit à petit parmi les travailleurs et des grèves se mettent en place. Sorti du camp par excès de curiosité, Tom se retrouve (ainsi que Casey) mêlé à une rixe entre syndicalistes et policiers, pendant laquelle Casey est tué. Frappé au visage, Tom échappe à la police et retourne à la cabine habitée par sa famille. Il fait son baluchon, et les quitte en silence après une brève conversation avec sa mère. Restant vague sur la réalité du quotidien qui l’attend, il exprime sa volonté de mener les hommes vers une société plus juste et de défendre le peuple opprimé.

Mes impressions

J’ai été bouleversée par le film et par l’interprétation magistrale des acteurs. Jane Darwell, dans le rôle de la mère, est impressionnante de réalisme et obtient d’ailleurs l’Oscar du meilleur second rôle féminin en 1941.

NB : en parlant de réalisme, John Ford aurait interdit maquillage et parfum sur le tournage, dans un souci de respecter l’ambiance du film.

John Carradine interprète un Casey qui a perdu la foi, au regard perdu et au corps ployant sous le poids des injustices.

Ce film est un tableau réaliste de la misère humaine. Ici, elle est américaine et due au capitalisme poussé à l’extrême (ce qui, dans ces années, suscite le trouble et une réception du public tranchée). C’est l’exploitation de l’Homme par l’Homme, comme on a pu la constater à travers les siècles dans toute l’Histoire de l’Humanité et sur tous ses continents. Il ne faut pas oublier que les États-Unis sont un pays relativement jeune, et qu’il a bâti sa civilisation sur une certaine idée de la loi du plus fort. Pour la famille Joad, la loi du plus riche ne fait pas de cadeau.

Cependant, la réalisation de John Ford ne verse pas dans le pathos et c’est un film baigné d’optimisme et parfois même d’humour. Les personnages des grands-parents sont attachants, touchants, et m’ont fait rire notamment par leur complicité. Cette famille incarne le peuple américain, et le peuple en général dans tout ce qu’il a de combattif et persévérant.

On observe plusieurs phénomènes importants, la crise mise à part. D’abord, le fossé générationnel est frappant : les jeunes enfants s’amusent du voyage en voiture alors que les grands-parents le vivent comme un déchirement irrémédiable. Ensuite, la mécanisation a un rôle indéniable : elle est l’impulsion de départ du récit, et la cause première de l’expropriation des paysans. Un seul homme sur son tracteur peut effectuer le travail manuel de quinze autres et un temps record.

Sur le plan de la réalisation, John Ford effectue un travail esthétique sublime. En effet, il nous offre des scènes de conversation à la bougie (voir photo ci-dessus), des feux de camps en pleine nuit et des paysages qui s’étendent à perte de vue… Les acteurs ne sont pas magnifiés car ce n’est pas leur beauté de traits qui prime; par contre ils sont criants de vérité et c’est pour moi cela qui en fait un grand film. La photographie de Gregg Toland est un exemple et je pense, une source d’inspiration à connaître pour les aspirants directeurs de la photographie d’aujourd’hui.

The Grapes of Wrath, tourné en seulement sept semaines, remporte de nombreux prix. Si vous lisez le livre, il y a quelques différences notamment la scène de fin (celle du livre est nettement moins supportable) car elle a été jugée – à mon avis à juste titre – trop controversée pour apparaître à l’écran en 1940.

Pour ne pas manquer la prochaine séance de la Cinémathèque de Tours,

retrouvez son programme ici.

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